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Leo STRAUSS

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Créé le 28/03/99

Mis à jour le 14 Août, 2012

"Pour ne mentionner qu'un point, le plus massif, peut-être, je dirais que l'idée de progrès était liée à celle de conquête de la nature, l'homme se transformant en maître et possesseur de la nature afin d'améliorer la condition de l'homme. Les moyens pour atteindre ce but furent la nouvelle science. Nous connaissons tous les immenses succès de la nouvelle science et de la technologie qui en est issue, et nous pouvons tous constater l'énorme accroissement de la puisssance de l'homme. L'homme moderne est un géant comparé à l'homme d'autrefois. Mais il nous faut aussi noter qu'il n'y a aucun progrès équivalent en sagesse et en bonté. L'homme moderne est un géant dont nous ne savons pas s'il est meilleur ou pire que l'homme d'autrefois."

Leo Strauss, "Progrès ou retour", in La Renaisssance du rationalisme politique classique

"L'éducation libérale qui consiste en un commerce permanent avec les plus grands esprits est une entrainement à la modestie la plus haute, pour ne pas dire à l'humilité. Elle est en même temps un entraînement à l'audace : elle exige de nous une rupture complète avec le bruit, la hâte, l'absence de pensée, la médiocrité de la Foire aux Vanités des intellectuels comme de leurs ennemis."

Une "affaire" Leo Strauss?

« Il y a un complot des néo-conservateurs américains qui bénéficient de certains soutiens en Europe. Leur maître est Leo Strauss, qui méprisait la démocratie et vouait un culte à l'élite », prévient-on ici ou là. Ceux qui reprennent à leur compte ces sottises que l'on voit répandre entre autres par les soutiens d'un personnage aussi controversé qu'est Lyndon LaRouche sur la scène politique américaine, devraient au moins avoir l'honnêteté intellectuelle d'avouer qu'ils ne connaissent rien à la philosophie de Leo Strauss, et apparemment encore moins à l'expérience politique américaine, pour ne rien dire de leur intelligence de la vie politique en général.
Dresser des listes de noms et procéder à une misérable reductio ad hitlerum (Hitler écoutait du Mozart, ergo Mozart est une musique pour nazis), c'est se vouer à des procédés assez vains, infantiles et dangereux, car ils accréditent l'idée que les affaires humaines relèvent de déterminations où la décision rationnelle et la liberté de choix n'ont pas leur place. Pire encore, ces procédés sont la négation même de la pensée rationnelle, quant ils ne sont pas inspirés par l'antisémitisme le plus conventionnel."

Jean-Pierre Delange, Le Prophète et la Cabale

Leo Strauss est aujourd'hui l'objet d'une "capture" par ceux que l'on appelle aux Etats-Unis les "Neos-Cons", les néo-conservateurs. Il serait devenu l'inspirateur de l'administration Bush dans sa volonté de "libérer le monde" et en quelque sorte l'idéologue d'un nouvel impérialisme américain. C'est un article de William Pfaff, dans le NY Times The long reach of Leo Strauss qui a lancé cette interprétation. Le tout repose sur un sylllogisme: certains membres de l'administration Bush se déclare avoir été élèves de Leo Strauss, donc Leo Strauss est l'inspirateur de la guerre en Irak!

Une littérature de fond d'ampithéatre pour étudiant gauchiste analphabète le présente même comme un idéologue fasciste! Il faut préciser que cette littérature provient de groupes comme celui de Lyndon Larouche aux Etats-Unis, dont on peut lire The Essential Fraud of Leo Strauss. Son relais français est le groupe Solidarité et Progrès de Jacques Cheminade (Leo Strauss : l'idéologie fasciste des faucons ainsi que Leo Strauss et la logique d'empire), dénoncé comme étant une secte d'extrême-droite spécialisée dans l'infiltration des milieux de gauche..... Cet article de The Economist remet les choses à leur place.

On peut compter sur toutes les cohortes d'officines gauchistes pour relayer les âneries du groupuscule de Lyndon Larouche, ainsi ce papier de l'agence altermondialiste indymedia de Marseille concentre toute l'absurdité des attaques contre Leo Strauss: "Adepte du nazi Carl Schmitt et de Heidegger, Léo Strauss et son disciple Allan Bloom diffusaient certaines doctrines de Schmitt. Ce qui ne veut pas dire que Strauss n’était pas critique vis-à-vis des textes de Schmitt mais ce qui est sûr c’est que ses critiques n’étaient pas prises en compte par ses disciples néo-conservateurs." Exemple typique de reductio ad hitlerum: Strauss a partagé avec Schmitt la même problématique de départ, le problème de la modernité, soit la critique de la disparition de la notion de politique sous l'effet du relativisme. Mais Strauss diverge complètement de l'interprétation de Schmitt, qui reste prisonnier de la même conception des modernes quant aux rapports entre la raison humaine et la nature. Schmitt deviendra nazi, Strauss émigrera, petite nuance. Idem avec la philosophie de Heidegger - et il faudrait également ajouter la phénoménologie de Husserl qui a été le point de départ de Strauss. Sur ces points, je conseille la lecture du livre de Corine Pelluchon "Leo Strauss, une autre raison, d'autres Lumières". Leo Strauss a fourni une des analyses les plus percutantes des origines philosophiques du nazisme et de ses liens avec la dérive des Lumières qui en sont venues à éteindre ce qu'elles entendaient éclairer, dans Nihilisme et politique, dont il faut lire le passage sur le nihilisme allemand.

Le détournement de Leo Strauss...ou la pratique de ce qu'il appelait la "reductio ad hitlerum"
  • Le record absolu de bêtise, je l'ai trouvé sur Agoravox ! La manière dont des intellos de comptoir se sont emparés de cette "affaire Leo Strauss" est effarante. Le reste de l'article d'Agoravox est à l'encan: son auteur - Dominique Larchey-Wendling, chercheur au CNRS ! - nous avoue d'ailleurs candidement qu'il a traité Leo Strauss de fasciste sans même savoir qui c'était!
  • Une autre "alterconnerie" (en anglais) qui résume toutes les âneries que l'on peut débiter sur Leo Strauss: Leo Strauss' Philosophy of Deception, de Jim Lobe
  • On peut naturellement faire confiance à l'ineffable Thierry Meyssan pour faire de Leo Strauss un démon auprès duquel Hitler lui-même devient un enfant de choeur!
  • Le groupuscule Solidarité et Progrès publie le plus beau recueil d'âneries sur Leo Strauss *** vaut le détour ***
  • El mundo baila con Strauss, "Leo Strauss, un filósofo de origen alemán fallecido en 1973, es el inspirador del ala dura de la administración Bush y de los neoconservadores norteamericanos. Cómo sus ideas están cambiando a los Estados Unidos y al mundo"
  • Comment la pensée de Strauss est interprétée (et déformée) par les Neocons: Leo Strauss philosophy of deception
  • La grande accusatrice de Leo Strauss est la professeure Shadia Drury: elle excipe de la nécessité soulignée par Strauss d'avoir des élites éclairées pour justifier la pratique du mensonge comme art majeur de la politique, pratiqué par l'administration Bush lors de la guerre contre l'Irak. "Noble lies and perpetual war: Leo Strauss, Leo Strauss, the neo-cons, and Iraq" . Pour découvrir les âneries de Shadia Drury en français
  • Une autre professeure, Anne Norton, se lance aussi dans la dénonciation de Strauss, auteur de la guerre en Irak. La revue Interprétation démonte l'absence de sérieux académique de son livre: How Not to Write a Book, ainsi que The Ass and the Lion.
  • Leo Strauss n'est pas seulement responsable de la guerre en Irak mais également du régime des Talibans! PLATON ET LES TALIBANS par Georges Leroux
  • La caricature des caricatures nous est donnée par Serge Truffaut, journaliste au Devoir de Montréal . Parlant de Leo Strauss, il écrit " son projet fut le suivant : l'idée selon laquelle l'esprit des Lumières, le rationalisme, est supérieur à l'obscurantisme religieux est une supercherie. Bien au contraire, les prétentions de l'orthodoxie religieuse sont toujours d'actualité. D'autant plus que le monde se divise encore et toujours, selon tous ces messieurs, entre le bien et le mal. C'est tout noir ou blanc. Il ne peut y avoir de place pour le gris, pour la nuance, pour le débat, pour... les Nations unies ! En adeptes de Strauss, ils sont enfin des partisans de l'action. Pour eux, l'exercice du droit des États-Unis, nation qui a ceci de différent des autres qu'elle est aussi une idée, à régenter le monde passe par l'action. Par la guerre ! Aujourd'hui l'Irak, demain... "
  • Une présentation de Strauss, version bobo, altermondo, gaucho...*** à voir!*** Son auteur (Algarath) nous confie lui-même qu'il n'avait jamais, début 2003, entendu parler d'autre Strauss que de Johann avant le déclenchement de "l'affaire", ce qui ne l'empêche pas, sans l'avoir lu pour autant, de produire son sermon "antifasciste" avec son logiciel de traitement automatique de réquisitoires! Les khmers rouges sont parmis nous! Une belle illustration de ce que Leo Strauss appelle "la caverne de l'opinion": « La caverne, c’est le monde des opinions opposé à celui de la connaissance ». Le comique de l'histoire est qu'il puise ses sources dans les production de "Solidarité et progrès", l'émanation française du groupe de Lyndon Larouche....
  • "Con Tract" by Laura Rozen
  • What was Leo Strauss up to? Leo Strauss commenté par les neo-cons. Version longue et révisée
  • "Liberation", bien sûr, reprend la thése de léo Strauss, père des neocons
  • Libération : Les néo-conservateurs pour la morale de l'histoire
  • Leo Strauss , inspirateur de la politique américaine: une collection d'articles intéressante
  • Le stratège et le philosophe "Qui sont ces néoconservateurs qui jouent un rôle essentiel dans les choix du président des Etats-Unis, au côté des chrétiens fondamentalistes ? Et qui étaient leurs maîtres à penser, Albert Wohlstetter et Leo Strauss ?" Le Monde ne pouvait manquer d'apporter sa contribution à la cabale.
... et le rappel de ce qu'il était et de qu'il enseignait
  • Un blog d'excellente qualité: Michel Terestchenko, professeur à Aix-en-Provence, Leo Strauss, le passeur critique
  • Une mise au point d'un couple de ses anciens élèves, qui démonte les âneries de Shadia Drury The Truth about Leo Strauss
  • Leo Strauss, par Alain de Benoist, Article paru en 2007 dans Le Spectacle du monde
  • Un article approfondi dans le Chicago Reader de nombreux philosophes américains qui ont réellement étudié Leo Strauss (et avec Leo Strauss) qui soulignent combien il était loin de s'occuper de la politique réelle et aurait été à cent lieues de préconiser l'invasion de l'Irak, et montrent l'ineptie des accusations de Shadia Drury.
  • Leo Strauss et George Bush, par Corine Pelluchon
  • Leo Strauss n'est pas l'idole des libéraux, car il est inclassable: Leo Strauss, father of neoconservatism, is not the fascist thinker of left-wing caricature. But neither is he a figure with whom democrats can feel comfortable. He believed in virtue rather than liberalism
  • Une présentation des idées de Strauss par son principal promoteur et traducteur en France, Olivier Berrichon Seyden.
  • Le site Ocsena organise un débat sur Leo Strauss avec des nombreux extraits de son oeuvre. Il met en ligne plusieurs notes de lecture intéressantes des oeuvres principales de Stauss.
  • Leo Strauss's Perspective on Modern Politics "...it does not appear that the journalists who have recently been moved to pronounce in print about Strauss's teaching have been able to devote much time to a study of his philosophic corpus. At any rate, they have advanced all sorts of extravagant (and even preposterous) claims about what Strauss thought or taught..."
  • A Leo Straussian Conspiracy, by Ken Masugi
  • The secret that Leo Strauss never revealed "No sillier allegation has found its way into mass-circulation newspapers than the notion that a conspiracy of Leo Strauss acolytes has infiltrated the Bush administration".
  • What Hath Strauss Wrought? "These accusations, similar versions of which are often leveled at neoconservatives, are nonsense, and in parts vicious nonsense. (...) Strauss was not an elitist--but he was a lover of excellence. He believed in the cultivation of the mind, and sought to restore respect for its manifestation in the ambition for honor and nobility in the soul, which he understood to be not only compatible with but essential to democracy.(...) Strauss also shared Churchill's famous praise of democracy as the worst regime except for all the others that have been tried from time to time. Although he regarded modern democracy as flawed, it is, Strauss suggested, the form of government best suited to the protection and enjoyment of human liberty, and therefore should be defended wholeheartedly."
  • The Real Leo Strauss : Dans le NYT, la fille de Leo Strauss s'inscrit en faux contre la récupération dont son père est l'objet par les neocons. Son père était avant tou un professeur, et comme tel: "He began where good teachers should begin, from his students' received opinions, in order to scrutinize their foundation. At that time, as is still true today, academia leaned to the left; hence such questioning required an examination of the left's tenets. Had the prevailing beliefs been different, they too would have been subject to his skeptical inquiry." Evidemment, quand l'âge de la raison a cédé la place à l'âge de la vocifération, il y a là de quoi à s'attirer des ennuis...
  • Qu'on se le dise, Leo Strauss n'est pas le grand ancêtre des "nouveaux réactionnaires" !
  • Le Prophète et la Cabale "« Il y a un complot des néo-conservateurs américains qui bénéficient de certains soutiens en Europe. Leur maître est Leo Strauss, qui méprisait la démocratie et vouait un culte à l'élite », prévient-on ici ou là. Ceux qui reprennent à leur compte ces sottises que l'on voit répandre entre autres par les soutiens d'un personnage aussi controversé qu'est Lyndon LaRouche sur la scène politique américaine, devraient au moins avoir l'honnêteté intellectuelle d'avouer qu'ils ne connaissent rien à la philosophie de Leo Strauss, et apparemment encore moins à l'expérience politique américaine, pour ne rien dire de leur intelligence de la vie politique en général."
  • Alain Finkielkraut, Pierre Manent, et le Québecois Daniel Tanguay ont rendu justice à Leo Strauss au cours de l'émission "Répliques", animée par Alain Finkielkraut sur France culture, que vous pouvez écouter en ligne (à partir du site l'Agora)
  • Lire le premier chapitre du livre de Daniel Tanguay

La polémique a été lancée en France par l'essai de Daniel Lindenberg "Rappel à l'ordre: les nouveaux réactionnaires" qui voit des "fascistes" (Nouveaux réacs ? de Christian Authier) dans tout ce qui, peu ou prou, continue à penser librement, indépendamment des oukazes de la pensée unique et officielle contrôlée par les anciens de mai 1968. Il a reçu le soutien médiatique de notre Pravda nationale qui lui a donné un écho disproportionné au regard d'un ouvrage qui est dépourvu de tout talent et venant d'un auteur qui, se proclamant historien des idées, n'a écrit que deux livres mineurs sur la question. Serge Kaganski est devenu le nouveau procureur qui, dans les Inrocks - l'hebdo des petits bobos - relance l'affaire à l'occasion des événements de 2010, contre tous ceux qui remettent en cause l'idéologie dominante à l'occasion de l'explosion de la délinquance. Pierre André Taguieff fait une analyse très précise de ce phénomène des procès contre tout ce qui s'oppose à l'idéologie du progrès, dont Lindenberg n'a été qu'un porte-plume derrière lequel on trouve Olivier Mongin et Pierre Rosanvallon. Est réactionnaire tout intellectuel qui remet en cause la prédominance du relativisme et du culte du progrès (demain est forcément mieux qu'hier, ce qui est nouveau est forcément mieux, etc.) qui a permis la conversion des anciens gauchistes de mai 1968 au libéralisme le plus cru. Cibles principales; les républicains qui défendent les principes de la République et de la Nation, comme Pierre Manent ou Marcel Gauchet.

Allan Bloom, disciple le plus brillant et pertinent de Leo Strauss

Semblable mésaventure était déja arrivée à l'un de ses disciples, Allan Bloom, auteur d'un livre d'une actualité étonnante, The Closing of the American Mind (en français "L'âme désarmée") qui avait été présenté comme le manifeste des nouveaux réactionnaires car il dénonçait le relativisme philosophique et moral prévalant chez les étudiants américains. C'est même la publication de ce livre qui va commencer à déclencher la cabale Leo Strauss = parrain du néo-conservatisme.

Bien évidemment, ce livre n'est plus disponible en français. Il est téléchargeable en open source, en anglais - Synthèse - Audio

Un philosophe politique

Qui est Leo Strauss?

extrait de l'article de l'Encyclopedia Universalis

  • Né à Kirchhain dans la Hesse en Allemagne, Leo Strauss fut élevé comme juif orthodoxe et reçut par ailleurs l'éducation du Gymnasium. Il fit ses études aux universités de Marbourg et de Hambourg. Après son doctorat consacré à Jacobi, il passa une année à Fribourg, où Husserl enseignait, tandis que Heidegger était son assistant. En 1932, il quitta l'Allemagne, vécut à Paris et à Cambridge jusqu'en 1938, date de son installation définitive aux États-Unis. Professeur à la New School for Social Research jusqu'en 1949, il partit alors pour l'université de Chicago, où il enseigna jusqu'en 1968. Il acheva sa carrière comme professeur honoraire au Claremont Men's College et au Saint-John's College à Annapolis dans le Maryland, où il mourut le 18 octobre 1973 (....) Son enseignement de la philosophie politique est centré autour d'une question: face à l'expérience moderne de la tyrannie, qu'est-ce qu'un mode de vie philosophique?

Leo Strauss et le bien commun:

Le bien commun est une source fondatrice de la légitimité des décisions. Leo Strauss traite de cette question dans le chapitre III de « Droit Naturel et Histoire » (ci-après DNH). Il distingue très clairement légalité et légitimité. Rien ne garantit que les lois soient justes (« elles peuvent très bien être l'œuvre d'imbéciles ou de fripouilles » DNH :99). La légalité n'est légitime que si elle sert le bien commun. Mais le bien commun ne peut être conventionnel, or les lois le sont par nature. Elles ne peuvent être qu'une interprétation de ce qui est juste hic et nunc. Et ce qui est juste dépend de chaque cas, de chaque cité et ne peut relever de la connaissance scientifique, ni même de la connaissance sensible. Aussi « déterminer ce qui est juste dans chaque cas, tel est le rôle de l'art et de l'habileté du politique, comparables à l'art du médecin qui prescrit dans chaque cas ce qui est bon pour la santé du corps humain » (DNH :100). Pour Strauss, le politique est guidé par une conscience du tout : « avant toute perception particulière, il faut à l'âme une vision des idées, une vision du tout dans son articulation » (DNH :119). Mais ce tout nous est par nature inaccessible et notre perception de ce tout n'est qu'une simple opinion car nous n'en avons que des visions parcellaires qui sont des « appréhensions inadéquates de l'appréhension fondamentale du tout ».
Cette tension vers le tout est la traduction de la tension entre Athènes et Jérusalem, entre la société régie par la loi et entre la société régie par la morale parfaite, et est le moteur de la vie politique. Elle est un vecteur de l'évolution des croyances, puisque, à l'opposé de la vision hégélienne de Kojève, le philosophe politique ne sait pas et ne dirige pas, mais à la manière de Socrate, pose des questions fondamentales sur le sens de l'action publique et de la bonne société. La philosophie politique est plus modestement une tentative de passage de l'opinion à la connaissance (Tanguay, 2004 :193).
Il en résulte une structuration téléologique de la politique qui est la recherche du compromis entre le droit naturel, expression du bien commun mais par nature inaccessible, et les exigences contingentes de la vie de la cité :
« La vie civile est en son essence un compromis entre la sagesse et la folie, c'est-à-dire entre le droit naturel tel qu'il apparaît à la raison ou à l'entendement et le droit fondé sur l'opinion seule. La vie civile requiert l'amendement du droit naturel par le droit simplement conventionnel. Le droit naturel ferait l'effet d'une bombe incendiaire dans la vie civile » (DNH :141).
Le bien politique est ainsi « ce qui supprime beaucoup de maux sans choquer trop de préjugés ». Pour Strauss, l'antagonisme entre Athènes et Jérusalem est une aporie et doit le rester. La question du bien commun doit rester une question ouverte pour gérer le compromis entre la sagesse du philosophe qui n'agit pas et la folie du positivisme de la raison embrasée par la toute puissance de la technique et de la science.

L'erreur de la modernité

Pour Strauss, les modernes ont trahi les Lumières et dévoyé leur projet d'éclairer les hommes en considérant que la subjectivité individuelle était capable d'accéder à la raison par la science, ce qui conduira au relativisme des valeurs dont Max Weber théorisera le fondement (Pelluchon, 2005 :262-265). Il n'est pas de démocratie possible sans progrès de l'excellence humaine, soit la capacité à conjuguer la Loi collective et la réflexion sur les finalités du tout qu'est la société politique. La crise de l'Occident est une crise du statut de la raison, que tant capitalistes que marxistes coupent de toute réflexion sur les fins pour n'en faire qu'un simple instrument au service des besoins, et qui mènera au retour de la tyrannie.

Prolongeant la réflexion de Strauss, Marcel Gauchet situe le nécessaire retour de la philosophie politique dans une crise générale des sciences sociales - qui ont disqualifié le principe même de l'objectivisme - et du concept de société ayant perdu toute substance pour guider l'action publique, pour conclure « nous voyons renaître le point de vue moral comme le point de vue de la légitimité prescriptive. On revient à l'interrogation sur ce que les choses doivent être en raison et en droit » (2005 :507).

Ouvrages de référence:

Le livre des Zuckert The Truth about Leo Strauss fait un point particulièrement clair sur la philosophie de Strauss, et surtout sur l'origine de l'affaire dans le contexte américain. Une mise au point pour comprendre comment des fantaisistes comme Shadia Drury ont pu réussir à monter une telle cabale.

Leo Strauss une autre raison, d'autres lumières : Essai sur la crise de la rationalité contemporaine

de Corine Pelluchon

  • Note de lecture: "(...) Pour en finir avec une « civilisation » des Lumières, qui s'est progressivement établie sur la distinction catastrophique – et wébérienne – des faits et des valeurs, Leo Strauss ne veut pas opérer un retour pur et simple à la Tradition, mais en proposer une lecture avertie des mésinterprétations qui ont pu concourir à son affaiblissement dans l'irruption de la modernité. « Revenir au cœur du problème », écrit C. Pelluchon, c'est revenir « au rationalisme ». Si le rationalisme moderne a agi comme « destruction de la raison », celle-ci n'opérant plus que comme garant métaphysique d'une conception technicienne de l'existence individuelle et sociale, c'est parce qu'il a rompu avec la « Révélation », qui « va de pair avec une conception de l'homme comme d'un être ambigu », conception « dégradée » par les Lumières au bénéfice d'une illusoire « autonomie » de l'homme comme sujet."
  • Daniel Vidal, « Leo Strauss. Une autre raison, d'autres Lumières. Essai sur la crise de la rationalité contemporaine », Archives de sciences sociales des religions, 136( 2006) 50 ans déjà.
  • La critique du Monde

S’interroger sur l’héritage des Lumières modernes, c’est prendre la mesure de la crise de la rationalité contemporaine. Strauss pense que la crise de notre temps vient du fait que la question sur la fin de l’homme a été exclue de la politique et de la raison. Suivant Strauss dans sa reconstruction de la logique destructrice de la modernité, l’auteur décompose la conscience religieuse et politique moderne en se demandant si les véritables Lumières ne supposent pas la réactualisation du rationalisme classique et de la conception de l’homme qui le sous-tend. Que pouvons-nous apprendre de la notion maïmonidienne de Loi et en quel sens la démocratie libérale peut-elle recevoir son soutien de la pensée prémoderne et de la tradition?


« L'éducation libérale qui consiste en un commerce permanent avec les plus grands esprits est un entraînement à la modestie la plus haute, pour ne pas dire l'humilité. Elle est en même temps un entraînement à l'audace : elle exige de nous une rupture complète avec le bruit, la hâte, l'absence de pensée, la médiocrité de la Foire aux Vanités des intellectuels, comme de leurs ennemis. Elle exige de nous l'audace impliquée dans la résolution de considérer les opinions ordinaires comme des opinions extrêmes ayant au moins autant de chances d'être fausses que les opinions les plus étranges ou les opinions les moins populaires. L'éducation libérale est libération de la vulgarité »

Leo Strauss, Qu'est-ce qu'une éducation libérale ?, in Le libéralisme antique et moderne

* What Is Liberal Education?


LA QUESTION DU DROIT NATUREL FACE AU RELATIVISME

Les concepts clés

Les thèmes philosophiques essentiels

Le relativisme dans l'actualité:


"Ce qui est en jeu dans l'oeuvre de Strauss, c'est la philosophie, ou plus précisément une figure de la philosophie, une manière de faire de la philosophie que nous ne connaissions pas ou que nous ne connaissons plus. Je dis que nous ne connaissons plus parce que le premier élan vers la philosophie que l'on éprouve, souvent dans la générosité de la jeunesse, est précisément le bon et que c'est la suite, ce sont les études de philosophie et les poses philosophiques de ceux qu'on dit aujourd'hui " philosophes " qui font perdre la passion et la vérité de cet élan. Mais je veux également dire que la philosophie que défend Strauss, et qui explique qu'il ne s'est jamais attribué le titre de philosophe et qu'il a enseigné dans une faculté de science politique, est une philosophie inactuelle, une philosophie qui semble en tout cas d'un autre âge. Elle est peut-être d'un autre âge, mais elle est peut-être aussi la philosophie éternelle."

LEO STRAUSS
L'esprit de son intervention philosophique (Olivier Seyden)

L'enseignement de Léo Strauss

Le Leo Strauss Center, de l'Université de Chicago: nombreux enregistrements (de qualité aléatoire) de cours de Leo Strauss

L'article en anglais sur Wikipedia est de bonne qualité, malheureusement l'article sur le wikipedia francophone, initialement rédigé par un vrai professeur de philosophie, Adeimantos, est régulièrement massacré par les "modérateurs" de cette entreprise.

 

Le thème de l'enseignement de Leo Strauss est la dialectique destructrice de la modernité: elle a fait de la raison le moteur de l'activité humaine, mais une raison fondée sur sa toute puissance et se détachant de la réflexion sur les valeurs. Ce rationalisme dérive vers la toute puissance de la philosophie du sujet pour qui la raison est la source du droit et qui s'exprime par les pleins pouvoirs de l'homme sur la nature. Strauss a commencé son oeuvre à l'époque où cette volonté de puissance atteignait le dégré ultime de l'irrationnalité. Le culte de la raison aboutit à la destruction de la raison humaine.
Le Ménon est un dialogue de Platon, dans lequel Ménon et Socrate essaient de trouver la définition de la vertu, sa nature, afin de savoir si la vertu s'enseigne ou, sinon, de quelle façon elle est obtenue. Socrate et Ménon examinent la question plus générale encore : la connaissance est-elle seulement possible ? Et comment ?
L'oeuvre de Strauss vise à refonder le rationalisme dans la philosophie politique en rappelant le lien qui doit unir la loi et le sens, lien que la modernité a rompu. La crise de notre temps est une crise de la philosophie politique: c'est la définition moderne de la raison qui est en cause, par la foi dans la raison elle-même.

La force de la philosophie politique classique était de se poser la question des valeurs, et de ne pas séparer l'analyse des faits de celles des valeurs comme le propose Max Weber qui fonde les bases du relativisme moderne.

Strauss n'est pas un adversaire de la démocratie libérale: il considère au contraire qu'elle s'autodétruit en plaçant le relativisme et le positivisme au coeur de sa rationalité. Intéressé par l'oeuvre de Carl Schmitt qui fut un critique pénétrant de la doxa libérale, mais resta lui-même prisonnier du rationalisme et élève de Hobbes, le fondateur du libéralisme. Sa critique du libéralisme ne pouvait aboutir à refonder le libéralisme, et Carl Schmitt ne voyait de solution que dans la dictature car il ne pouvait sortir de la conception moderne de la raison qui ne s'exprime que par la domination de la nature par l'homme, dès lors il ne peut que s'affirmer dans la lutte contre l'ennemi.

La philosophie de Strauss tend essentiellement à souligner le caractère politique de toute philosophie et la nécessité pour la politique de se fonder sur la philosophie pour échapper à la tyrannie. Dénonçant - il est rejoint en celà par Hannah Arendt et Karl Popper - les dérives de la modernité et des Lumières en ce qu'elles peuvent promouvoir le relativisme et le nihilisme, il rappelle les fondamentaux de la philosophie politique des classiques et du droit naturel: l'homme a des droits de par sa nature qui échappent au droit conventionnel qu'il peut édicter. La rupture principale est celle de la séparation entre les faits et les valeurs - théorisée par Max Weber - qui ne supprime pas les jugements de valeur, comme le prétend la modernité, mais les fait procéder d'une illusion d'analyse objective des faits et non plus d'une interrogation philosophique. La philosophie politique est dès lors remplacée par l'histoire de la philosophie politique, racontée par un spectateur non engagé et supposé scientifique. La politique devient une "science" qui exclue l'interrogation philosophique.

Strauss défend le principe de la société ouverte face aux nihilistes - en premier lieu le nihilisme allemand qui déboucha sur le nazisme - mais n'est pas pour autant un adepte de "l'Etat universel mondial" de Hegel. Il voit dans la disparition de tout défi, la société parfaite, sans idéal, la réalisation du projet du nihilisme passif qu'annonçait Nietzsche, dont le rejet a provoqué celui de la modernité dont l'expression ultime fut le nazisme.

Sur l'organisation du monde, Strauss (qui ne s'est jamais exprimé sur l'actualité politique) serait sans doute aujourd'hui un "souverainiste" et un tiède partisan de la "pax americana". Strauss s'était directement opposé à Kojève - fondateur intellectuel de l'eurocratie - qui, après l'échec de Napoléon censé avoir réalisé la fin de l'histoire le 14 octobre 1806 (en demandait-il tant?), puis de Staline, allait reporter ses espoirs "d'Etat universel et homogène" sur l'usine à gaz bruxelloise. Pour Strauss "l'Etat universel et homogène" correspond à « un État dans lequel la base de l'humanité humaine s'effondre ou dans lequel l'homme perd son humanité. C'est l'État du « dernier homme » de Nietzsche.» (Critique du Hiéron de Xénophon).

  • "Strauss describes the purpose or project of modernity as "the universal society, a society consisting of free and equal nations, each consisting of free and equal men and women, with all these nations to be fully developed as regards their power of production, thanks to science." (essay, "The Crisis of Our Time") It is interesting to note that this crisp conception makes clear that globalism is not the inevitable culmination of modernity, as its proponents believe, but a perversion which would first make nations unfree and then abolish them outright. Strauss was a trenchant anti-globalist avant la lettre, writing that "no human being and no group of human beings can rule the whole of the human race justly." (Natural Right and History) His most serious reservation about the Cold War was its lurking premise that the undesirability of Soviet world rule implied the desirability of American world rule. He believed that world citizenship is impossible, as citizenship, like friendship, implies a certain exclusivity, and universal love is a fraud. (I would say if it exists, it is the province only of God.) Good men are patriots or lovers of their patria or fatherland, which must by definition be specific. The United Nations has failed in its fundamental mission: to prevent war."

  • "(...) Sous le couvert de l'érudition et de l'histoire de la pensée politique, Strauss énonce les deux questions constitutives, selon lui, de la philosophie politique: quelle est, en vérité, la nature des choses politiques? quel est le meilleur régime politique, l'ordre politique juste et bon?
  • (...) Il mène un combat sur plusieurs fronts dont les enjeux sont au coeur de la crise de notre temps.
      • D'abord contre le positivisme contemporain qui, à partir de la distinction entre faits et valeurs, jette le discrédit sur toute forme de pensée qui procède par évaluations et ne reconnaît la qualité de science qu'aux formes de connaissance qui se proclament éthiquement neutres. C'est le cas de Max Weber, "le plus grand sociologue de notre siècle", selon Strauss. Ce n'est pas tant l'opposition de l'être et du devoir-être qui fonde la rupture entre faits et valeurs que la conviction, propre au polythéisme des valeurs, qu'il ne peut pas y avoir de connaissance authentique du devoir-être. Enfin, le positivisme, sous ses différentes formes, prétend rompre avec les illusions du sens commun. (...)
      • Si le positivisme tend à diluer les choses politiques de par la confusion qu'il instaure entre les choses humaines et les choses infra-humaines, l'historicisme, pour sa part, ruine l'idée de meilleur régime. En ce sens, il reçoit, dans l'économie de l'offensive straussienne, la qualité d'ennemi principal.
  • Selon nos contemporains, "toute pensée humaine est historique et par là incapable d'appréhender quoi que ce soit d'éternel. Tandis que, chez les Anciens, philosopher signifie sortir de la caverne, chez nos contemporains, toute démarche philosophique appartient à un "monde historique", à une " culture ", à une "civilisation" ou à une Weltanschauung , en somme précisément à ce que Platon appelait la caverne. Nous appellerons cette théorie l'"historicisme" (Droit naturel et histoire , p. 26).

Que reproche Leo Strauss à la science politique moderne?

De se prendre pour une science, précisément. "La nouvelle science politique regarde les choses politiques de l'extérieur, du point de vue neutre de l'observateur étranger, de la même façon qu'elle considérerait des triangles ou des poissons " alors que la science politique aristotélicienne les considérait du point de vue du citoyen. La science politique se veut positiviste, c'est à dire comme étant capable de décrire parfaitement la politique comme une science parvenant à la vérité et à la perfection. Elle est fondée sur la premisse weberienne de la séparation entre les jugements de faits et les jugements de valeur. De là, il n'y a pas pour elle de différences essentielles mais que des différences de degré. Comprendre les choses politiques se ramène à "comprendre ce qui s'est passé" sans se poser de question sur les valeurs. "En particulier - conclut Strauss - la nouvelle science politique ne peut admettre qu'il existe quelque chose comme le bien commun". Ce relativisme amène la démocratie libérale à se détruire elle-même:

Cours de Leo Strauss (inédit) : The Origin of Political Science

  • "Le formalisme le plus pauvre est ainsi parvenu à oblitérer complètement les très complexes arguments pour ou contre la démocratie libérale. Un rituel qui se nomme méthodologie ou logique est parvenu à cacher la crise de la démocratie libérale... Il n'est donc pas étonnant que la nouvelle science politique n'ait rien à opposer à ceux qui sans hésitation préfèrent capituler, ce qui signifie l'abandon de la démocratie livbérale, devant la guerre"
Tout comme pour Hannah Arendt - avec laquelle il ne s'entendait pas - la République de Weimar est l'illustration de cette incapacité de la science politique moderne à penser la démocratie libérale. Dès lors, les véritables modernes, la quintessence du progrès vu du point de vue positiviste, est la victoire des fascistes et des nazis.

Apprendre à lire Leo Strauss: son analyse de Machiavel

La lecture du Machiavel de Leo Strauss permet de découvrir la réalité de la pensée du philosophe. Strauss commence par présenter Machiavel comme un professeur du mal, mais sa lecture des textes de Machiavel est particulièrement attentive et permet d'illustrer la méthode de Strauss: il voulait comprendre les grands auteurs comme eux avaient voulu être compris, y compris en introduisant deux niveaux de lecture, sachant que tout ne pouvait être dit compte tenu des risques couru par l'auteur (ce qu'il expose dans La persécution et l'art d'écrire): le niveau exotérique (immédiatement compréhensible) et le niveau ésotérique qui demande un travail d'interprétation, voir de déchiffrage. Strauss donne ainsi une parfaite compréhension du sens de l'oeuvre sur le plan exotérique, mais porte un jugement négatif sur les conséquences de son oeuvre: avoir coupé la politique de ses fondements théologiques pour en faire une technique l'Arte dello stato. Cette interprétation lui venait de Ernst Cassirer qui a dirigé sa thèse sur Jacobi. Il fait ainsi de Machiavel la source de la dérive des Lumières qui va donnner naissance à la "science politique", qui sera à la base de la formation de politiciens sans foi ni autre loi que celle de cette pseudo-science.

Mais cette interprétation de Machiavel est très injuste et n'est pas partagée y compris par des philosophes très proches de Leo Strauss comme Eric Voegelin.

Machiavel adhérait à l'idéal classique de l'enseignement de l'Ethique d'Aristote: les hommes sont obligés de vivre vertueusement. Mais Machiavel prend acte que la vie vertueuse n'est pas payante sur le plan politique. Le Prince doit alterner l'exercice du vice et de la vertu en fonction des circonstances. Machiavel prend acte de la fin des principes de la philosophie politique classique, mais il reste profondément républicain. Pour lui, la République est le seul régime qui permettent la réalisation de l'idéal du bien commun qui est celui de la vie en sécurité et en société. L'homme agit guidé par son propre intérêt et est, à l'état de nature, non-vertueux. Il aspire au bien commun mais n'a pas la force et la vertu (la virtù chez Machiavel) pour y parvenir. Il faut donc un Prince vertueux qui crée les habitudes vertueuses dans le peuple pour qu'une république puisse exister, basée sur de bonnes institutions qui crée les incitations nécessaires pour se conduire vertueusement. Cette société est instable et soumise aux attaques de la fortuna (la turbulence) qui peut détruire la société sous l'effet de la Corruptio - qui n'est pas la corruption au sens utilitariste des modernes, mais la coruption morale d'une société qui a perdu le sens du bien commun. Force des institutions et vertus civiques sont ce qui permet ce moment machiavélien, selon l'expression de Pocock, qu'est l'existence d'une République.

Machiavel est en fait le premier théoricien politique de la société ouverte à l'évolution et à l'innovation: la philosophie politique classique (Aristote) voyait la société comme un jeu à somme nulle (ce que gagne l'un est perdu par un autre) et rejetait, pour cette raison, le progrès technique. Une société ouverte et évolutionniste doit au contraire être capable d'aborder la turbulence apportée par l'innovation et seule la vitalité du débat public apporté par le régime républicain le permet.

Seulement, le personnel politique n'est plus à la hauteur de cet idéal et le conseiller du prince doit savoir le manoeuvrer pour que le vice puisse servir la vertu. Le prince vertueux l'est finalement parce qu'il est habité par l'idée de la gloire qu'il laissera à la postérité et qui suppose renoncement aux richesses du présent.

A première vue, Strauss condamne Machiavel puisqu'il consacre l'abandon de la philosophie politique classique. Mais il comprend la logique machiavellienne: les principes de la philosophie politique classique peuvent triompher en jouant des circonstances et du goût pour le vice et la vertu des dirigeants. Ce à quoi, précisément, Strauss se refuse, mettant la philosophie classique au-dessus de tout, ce qui le séparera d'auteurs dont il aurait pu être proche comme Hannah Arendt.

Pour ma part, c'est en lisant les Pensées sur Machiavel de Leo Strauss, que j'ai réellement compris Machiavel, dont Strauss déclarait dans sa correspondance avec Eric Voegelin, que malgré ses critiques il ne pouvait s'empêcher de l'aimer. En tout état de cause, Strauss ici nous donne une magnifique de leçon de comment lire honnétement un auteur.

Pourquoi faut-il haïr Leo Strauss?

" Leo Strauss est celui par lequel l'étude de la philosophie politique a été revivifiée aux États-Unis, alors qu'elle était diluée dans les sciences sociales, dont le positivisme étroit en faisait une sociologie de bazar. Mais il était surtout un ami de la démocratie.
Les analyses de Leo Strauss cristallisent toutes les haines, car leur auteur dessine les contours de la « crise de la modernité » (ou de la modernité comme « crise ») en replaçant le libéralisme dans la perspective de sa genèse intellectuelle et dans son rapport aux fondements de l'autorité chez les Modernes, en méditant les apports de Machiavel, de Hobbes et de Rousseau.
Strauss focalise toutes les haines, d'abord au sein même du monde universitaire, car il est l'un des rares à avoir souligné le caractère problématique du positivisme des sciences sociales et de l'historicisme, et la négation des valeurs qui leur est co-naturelle, à l'œuvre dans les idéologies du progrès. Ces idéologies fondent tous les espoirs d'une politique juste et d'un meilleur régime dans la transformation de l'homme : le positivisme s'est allié à l'historicisme pour dessiner les formes de l'homme nouveau en rejetant toute idée d'une unité de l'homme, en s'interdisant toute idée d'une nature humaine. Les sciences sociales, qui avaient cru que la formule de Lord Kelvin (« Ce qui ne se mesure pas ne peut être objet de science ») allait enfin leur permettre d'accomplir le projet que Descartes envisageait dans la partie 6 de son Discours de la Méthode, ont eu affaire avec Strauss à des objections sérieuses qu'elles ont accueillies avec crainte et mépris.
Strauss focalise toutes les haines, car il est de ceux qui ont vu se profiler dans les Lumières modernes européennes le risque de l'idéologie et la figure du dernier homme, dont le rejet violent de la plausibilité d'une autorité transcendante s'est accompagné d'un enracinement de la seule volonté libre comme principe de la nouvelle humanité.
Il focalise toutes les haines encore, car il ouvre à nouveaux frais le dossier que l'on croyait clos de la Querelle des Anciens et des Modernes, querelle qui avait vu le triomphe apparent des Modernes.
Il focalise toutes les haines, toujours, parce qu'il montre avec patience, force et clarté que si on retourne humblement lire les penseurs classiques, alors notre intelligence de la « crise de notre temps » se formule non en termes de « besoins vitaux » mais en quelque manière sous la forme d'une rationalité conduite par une haute exigence, alors que Marx nous avait dit qu'il n'était plus temps de comprendre le monde, mais qu'il fallait le transformer.
Enfin, il suscite les haines parce qu'il vient déranger nos certitudes critiques, et en particulier cette grande et belle certitude révolutionnaire qui consiste à croire que la critique de la tradition est le dernier mot de la modernité, alors qu'elle est devenue elle-même, comme le sarcasme voltairien, une mode transformée en tradition, plus conservatrice que le conservatisme qu'elle prétendait dénoncer. La nouvelle tradition est la tradition qui ne croit plus en rien et qui sait qu'on ne doit croire en rien. La nouvelle tradition est la tradition d'une génération pour qui le nihilisme est l'horizon indépassable, d'une génération dont la religion est sans dieu et dont la morale est sans fondement rationnel. Elle est la tradition du progrès médical érigé en nouvelle frontière; elle tend à être, pour tout dire, la tradition de l'euthanasie de la raison qui est aveugle à toute entreprise spirituelle. "

La question du droit naturel est à la base de celle du bien commun

" Reconnaître l’existence du bien commun n’est donc pas une volonté de soumettre la liberté individuelle à un ordre moral, mais créer l’espace pour une délibération sur le sens que nous voulons donner à notre condition de citoyen.
Cette délibération s’inscrit dans deux conceptions différentes du bien commun, issue de ce que Leo Strauss nomme « la crise droit naturel moderne »: Le droit naturel classique distinguait peu l’homme du citoyen. Le christianisme fait de l’homme le détenteur de sa liberté ultime, indépendamment de son insertion dans un corps social . Il s’ensuit pour le droit naturel moderne un débat sur les places respectives de l’homme en tant qu’individu et l’homme en tant que membre du corps social. L’occident se divise entre un courant lockien - qui domine en Amérique—postulant que la maximisation de l’intérêt individuel ne peut qu’aboutir à la recherche du bien commun, et un courant rousseauiste - qui domine en France—postulant au contraire que le bien commun ne peut être recherché que dans une société organisée autour du contrat social et éduquant à la vertu l’individu privé. Ces conceptions sont toutes deux en crise face à la complexité des sociétés ouvertes soumises à un questionnement permanent de leurs repères.
En 1987, une bombe éditoriale éclate aux Etats-Unis avec la publication du livre d’Allan Bloom « L’âme désarmée, essai sur le déclin de la culture générale ». Ce livre, à la grande surprise de son auteur, universitaire et théoricien des sciences
politiques, fut un grand succès. Allan Bloom y dénonçait le relativisme prédominant chez les étudiants, non seulement comme une position épistémologique qui mettait en cause les capacités de la raison humaine, mais comme une position morale qui reposait sur ce postulat : on ne doit pas contester les valeurs d’autrui. Allan Bloom mettait en relief l’influence prédominante de la philosophie politique allemande et de l’hégélianisme sur les élites occidentales comme source du goût pour les théories absconses, l’historicisme et le relativisme culturel dans l’intelligentsia. « Le relativisme culturel détruit à la fois l’identité du sujet et le bien en général » et nous mène tout droit au nihilisme et à la mort de la liberté individuelle. Chacun a droit à ses valeurs, justifiées par le seul fait qu’elles sont des valeurs, « il y a toujours des justifications à ces valeurs: les nazis en avaient, les communistes en ont; les voleurs et les maquereaux aussi …le nihilisme s’est fait moralisme » . Cette « tolérance obligatoire » imposée par le relativisme est en fait, pour reprendre l’expression de Leo Strauss, un « séminaire d’intolérance » .
Présenté comme un progrès au nom d’une conception vidée de sens des « droits » de la personne, ce relativisme politique, culturel et moral est le nihilisme tel que le définissait Nietzsche : l’abandon de la confrontation au réel avec ses troubles et ses interrogations pour la fuite dans un monde fictif basé sur des valeurs de circonstance et utilitaristes, qui justifient tout et suppriment le doute. Ce monde est celui de l’uniformité, d’où tout sens a disparu.
  • « Ma conclusion -écrivait Nietzsche -est que: l’homme effectif représente une valeur de beaucoup supérieure à celle de l’homme « désirable » selon un quelconque idéal,…que toutes les désirabilités eu égard à l’homme ont été des chimères absurdes et dangereuses par lesquelles une espèce particulière d’homme a voulu imposer comme loi à l’humanité ses propres conditions de conservation et de croissance; que toute « désidérabilité » (…) parvenue à la souveraineté a rabaissé jusqu’ici la valeur de l’homme, sa force, sa certitude de l’avenir ».

Pourquoi "l'affaire" Leo Strauss ?

Peut-il y avoir un "parti du bien commun"?. Autrement dit, un gouvernement - l'administration Bush en l'occurrence - ou parti quelconque peut-il se réclamer du bien commun et agir par la coercition pour son achèvement? Le bien commun n'est par définition la propriété de personne puisqu'il ne procède pas du droit positif mais du droit naturel. C'est un questionnement qui permet de fonder la légitimité des décisions politiques, comme je le montre dans le chapitre 4 de "Gouverner par le bien commun". La prétention d'un membre de l'administration Bush à se revendiquer du bien commun et de Leo Strauss - en eut-il été l'élève, ce qui est faux - pour installer partout dans le monde la pax americana aurait donc du rester une galéjade.

Pourquoi cette affaire prend-elle donc une telle démesure?

C'est la gauche qui, en réalité, fait écho à la campagne des néo-conservateurs en lui donnant quitus - et bien au-delà - de sa distorsion de la pensée de Strauss. Cela n'est pas étonnant: la gauche s'est massivement convertie au relativisme des valeurs depuis le début des années 1970. L'idée du bien commun, le rappel du questionnement socratique, du caractère essentiellement philosophique de toute politique et de la nécessité de s'interroger sur la nature du bien et du mal, lui est insupportable.

Mais n'est-ce pas là le triomphe de ce que n'ont cessé de dénoncer Leo Strauss, Hannah Arendt, Eric Voegelin, Karl Popper et bien d'autres: la dérive des Lumières dans le rationalisme et le positivisme. La raison devient sa propre fin et sa propre justification. Pour Strauss, la philosophie politique, soit la discussion de la question de la bonne société, doit se fonder sur deux sources de sagesse: Jérusalem - ou la Loi divine - et Athènes, la loi positive, celle de la rationalité humaine. Strauss n'a arbitré ni pour l'une ni pour l'autre (il était athée bien que d'origine juive), mais a souligné la nécessité de la tension permanente entre ces deux sources. Cette analyse est au coeur de l'ouvrage que Daniel Tanguay consacre à Leo Strauss.

En voulant rattacher la raison à une réflexion sur les valeurs, en voulant refonder la politique sur la philosophie, Leo Strauss rappelle à la gauche sa trahison de l'esprit des Lumières et sa dérive vers le totalitarisme et le nihilisme, une conception édulcorée des Droits de l'homme transformés en "droits à" du consumérisme hédoniste dont Nietzsche annonçait la venue dans "Ainsi parlait Zarathoustra", comme l'a brillament illustré Allan Bloom dans The Closing of the American Mind (qui n'est plus disponible en français!).

Le délire de "l'affaire" Leo Strauss qui voit la gauche faire cause commune avec la droite conservatrice est en fin de compte la plus parfaite illustration de la pertinence de l'oeuvre de Leo Strauss, qu'il ne faut cesser de lire et de relire, car les problèmes qu'il aborde sont éternels.

Quel est l'enjeu?

Déclaration des droits de l'homme et du citoyen (1789)

«Le but de toute association politique est la conservation des droits naturels et imprescriptibles de l'homme. Ces droits sont la liberté, la propriété, la sûreté et la résistance à l'oppression.»

Déclaration des droits de l'homme et du citoyen, le 26 août 1789 -article 2, in Les Droits de l'homme

Leo Strauss le pose clairement:

" Rejeter le droit naturel revient à dire que tout droit est positif, autrement dit que le droit est déterminé exclusivement par les législateurs et les tribunaux des différents pays. Or, il est évident et parfaitement sensé de parler de lois et de décisions injustes. En passant de tels jugements, nous impliquons qu'il y a un étalon du juste et de l'injuste qui est indépendant du droit positif et qui lui est supérieur: un étalon grâce auquel nous sommes capables de juger du droit positif".

Il y a donc un lien direct entre la question du droit naturel et celle du nihilisme:

" Si nos principes n'ont d'autres fondements que notre préference aveugle, rien n'est défendu de ce que l'audace de l'homme le poussera à faire. L'abandon actuel du droit naturel conduit au nihilisme; bien plus, il s'identifie au nihilisme"

Et à côté du nihilisme, il y a toujours le relativisme:

"Le relativisme part d'un principe séduisant: celui de notre impossibilité à parvenir à une vérité absolue, qui signifierait la tyrannie.

"Le relativisme libéral est enraciné dans la tradition de tolérance du droit naturel, ou dans l'idée que n'importe qui a le droit naturel de rechercher le bonheur tel qu'il l'entend; mais pris en lui-même, il est un séminaire d'intolérance"

Le troisième larron est l'historicisme, qui nie le droit naturel immuable selon les époques pour un droit relatif à une période ou à un peuple. Ce droit naturel immuable est-il pour autant unique? Non, car il existe une variété infinie de notions du bien et du mal. Mais loin d'infirmer l'existence du droit naturel, cette pluralité de notions est précisément à la base de la philosophie politique. Ce monde de la pluralité de notions, c'est la caverne de Platon.

"La caverne, c'est le monde de l'opinion opposé à celui de la connaissance. Or, l'opinion est essentiellement variable; les hommes ne peuvent vivre, c'est à dire ne peuvent vivre ensemble, si les opinions ne sont pas stabilisées par le décret social... Philosopher, c'est donc s'élever du dogme collectif à une connaissance essentiellement privée (...)

Tandis que chez les anciens, philosopher signifie sortir de la caverne, chez nos contemporains toute démarche philosophique appartient à un "monde historique", à une "culture", à une "civilisation", à une weltanshauung, en somme à ce que Platon appelait précisément la caverne. Nous appellerons cette théorie l'historicisme"

Alors quelle vérité?

" Il ne peut y avoir de droit naturel si la pensée humaine est incapable d'acquérir dans un domaine limité de sujets spécifiques une connaissance authentique et universellement valable".

La question de la vérité a été considérablement enrichie par l'apport de Karl Popper: Nous pouvons parvenir à un niveau de vérité, qui se mesure par son adéquation aux faits et sa capacité à résoudre les problèmes de l'heure. Mais ce niveau de vérité est destiné à être remplacé par un niveau de vérité supérieur, nécessaire à la résolution de problèmes plus complexes. C'est la "falsification": le but de l'activité scientifique et de l'épistémologie est de démontrer qu'une théorie vraie est fausse dès lors qu'elle peut être remplacée par une théorie dont le contenu de vérité est supérieur.

Cela nous emmène-t-il vers le relativisme? non, bien au contraire. Si l'on suit les relativistes, toutes les vérités se valent car elles ne sont pas arbitrables. On peut entrer dans cette quête parcequ'il y a à la base une conception de l'homme libre et responsable, apte à définir son destin dans un avenir non déterminé - contrairement à ce qu'affirme la pensée hégélienne - et c'est cette liberté et l'éthique qui la conduit qui constitue l'essence du droit naturel.

" En d'autres termes, l'homme ne peut philosopher que si, incapable de parvenir à la sagese ou à une pleine compréhension de la totalité, il peut néanmoins savoir ce qu'il ne sait pas, c'est à dire saisir les problèmes fondamentaux et, partant, les alternatives fondamentales qui sont en principe inhérentes à la pensée humaine

Mais ce n'est là que la condition nécessaire et non la condition suffisante du droit naturel. Pour pouvoir philosopher il suffit que les problèmes restent toujours les mêmes; par contre, il ne peut y avoir de droit naturel que si le problème fondamental de la philosophie politique est susceptible de recevoir une solution définitive".

Les citations sont extraites de

 


... toute adhésion au progrès, sans parler d'une adhésion au communisme, implique le dogmatisme de celui qui prétend savoir (il «connaît » le sens de l'Histoire) et le fanatisme (cela est évidemment bon et ne peut être remis en question) : l'avenir sera nécessairement meilleur. Soumission au fait accompli, au décret de l'histoire et de destin.

La Cité et l'Homme , p.390


 

"Gardons-nous de poursuivre un but socratique avec les moyens, et le tempérament, de Thrasymaque."

Leo Strauss, Droit naturel et Histoire


Le nihilisme allemand

"Le nihiliste est un homme qui connaît les principes de la civilisation, ne serait-ce que d'une manière superficielle. Un homme simplement non-civilisé, un sauvage, n'est pas un nihiliste."

Leo Strauss, Nihilisme et politique

 "Le nihilisme, ou désir d'anéantir le monde présent et ses potentialités, est de nature d'autant plus difficile à comprendre, observe Léo Strauss, qu'il ne s'accompagne d'aucune conception claire de ce que l'on veut mettre à sa place.
Léo Strauss incrimine, de façon générale, les émotions de l'après-guerre.
Au titre des dites émotions, il évoque le climat délétère dans lequel baigne l'Allemagne des années 20.
Personne ne pouvait se satisfaire du monde de l'après-guerre. La démocratie libérale allemande sous toutes ses formes semblait à beaucoup absolument incapable de faire face aux difficultés auxquelles l'Allemagne était confrontée.
Le désespoir du présent inclut celui d'un futur, de type communiste-anarchiste-pacifiste, perçu, sans alternative aucune, comme la fin de l'humanité, le moment du dernier homme.
Après une révolution qui irait de pair avec une autre guerre mondiale, révolution qui déboucherait sur le dépérissement de l'Etat, sur la société sans classes, sur l'abolition de toute exploitation et de toute injustice, sur l'ère de la paix ultime, on assisterait à l'avénement d'un monde dans lequel chacun serait heureux et satisfait, dans lequel chacun aurait son petit plaisir diurne et son petit plaisir nocturne, un monde dans lequel aucun grand coeur ne pourrait battre ni aucune grande âme respirer, un monde sans sacrifice autre que métaphorique, c'est-à-dire un monde ne connaissant pas le sang, la sueur ni les larmes.
Une telle représentation de l'avenir, constate Léo Strauss, est le fait d'un bon nombre d'Allemands, très intelligents et très honnêtes, mais il est vrai très jeunes. Cette jeunesse-là cultive d'autant plus facilement le nihilisme qu'elle n'a matériellement rien à perdre et que, dans une société où, Nietzsche dixit, "Dieu est mort", elle n'a plus d'eskhaton, car point de foi. Faute d'horizon de transcendance, faute de raisons d'espérer, certaine jeunesse allemande des années 20 se trouve incapable d'articuler autre chose que : "Non !".
Ce "Non !" se révéla cependant suffisant pour constituer le préalable à l'action, à l'action destructrice.

La jeunesse qui dit "Non !" ne voit pas que, sous le couvert d'un tel "Non !", elle fait valoir le caractère objectivement préférable de cela-même qu'elle refuse, à savoir le communisme-anarchisme-pacifisme, ou, en termes d'alternative, la décision rationnelle. La jeunesse qui opte pour la décision irrationnelle témoigne en cela de l'effet décervelant du on-dit, des conjectures venteuses, bref de l'astrologie sociale, alors devenue bouche-d'or dans les cercles estudiantins. (...)"

« Ce que j’ai compris est grand et noble ; je pense qu’il en est de même pour ce que je n’ai pas compris »

Socrate (Xénophon, Mémorables, I, IV, 13)


La dénonciation avant l'heure de la tyrannie des experts

Il est plus connu dans les cercles académiques pour son travail continu sur la tradition classique et les conceptions classiques et modernes du «droit naturel», grâce à son ouvrage Droit naturel et histoire, paru en 1953, dans lequel il met explicitement en question la manière dont la sociologie, sous les auspices de Max Weber, entend être une « science de l'homme », en « distinguant entre les faits et les valeurs ». Aux États-Unis, cette attaque en règle contre les écoles de sociologie wébérienne et contre celles qui iront chercher leur inspiration dans l'ouvrage The Structure of Science, publié par Ernest Nagel, a produit des polémiques à la fin des années 1950 et au début des années 1960. Leo Strauss montre dans son ouvrage sur le Droit Naturel les éléments de positivisme qui caricaturent certaines des thèses de sciences humaines, dans lesquelles il s'agit de faire abstraction des valeurs (afin de produire des études 'objectives'), qui pourtant forment le socle à partir duquel se développent les conduites humaines.

Il s'agit en fait d'une attaque en règle contre le positivisme, qui cherche à développer un modèle de scientificité puis ensuite, à partir de 1961, contre le positivisme logique de Nagel Ernest Nagel est nommément critiqué dans un cours professé à Chicago à l'automne 1962 sur Natural Right, cours non-publié à ce jour. Parallèlement, Strauss montre que la conception scientifique de la philosophie, développée par Kant et Hegel n'est jamais qu'un historicisme L'ouvrage Droit naturel et histoire brosse de manière vigoureuse le tableau et les oppositions entre le droit naturel classique, le droit naturel moderne, ainsi que la crise introduite par Rousseau. (...)

Le lecteur attentif verra que les ouvrages que Strauss publie dans les années 1950, ainsi que certains articles, comportent tous une attaque directe ou indirecte contre les sciences sociales. C'est le cas, par exemple, des premières pages de Droit naturel et histoire. On peut arguer du fait qu'en arrivant à Chicago, Strauss ne va pas enseigner dans le département de philosophie, mais dans le département de sciences sociales. Sur le fronton de ce bâtiment, on peut encore y lire une formule de Lord Kelvin : « Tout ce qui ne se mesure pas ne peut être objet de science. » Ce n'est probablement pas seulement dans un rapport de contingence qu'il faut appréhender le rapport de Leo Strauss à Auguste Comte ou Max Weber et de manière générale à la sociologie. Il s'en explique d'ailleurs très clairement : distinguer les faits et les valeurs c'est accepter le fait que les conseillers politiques, qui peuvent être des experts scientifiques du nucléaire, n'aient aucune idée quant à la question de savoir quand, pourquoi contre qui et dans quelle mesure il faut faire usage de l'arme nucléaire.

Or, les sciences humaines, qui cherchent avant toute chose à se donner des instruments de quantification des phénomènes humains, ne sauraient être d'aucune aide, du fait de leur souci d'appartenir à la Science, qu'elles revendiquent, pour autant qu'elles ne voient pas dans les phénomènes humains qu'elles étudient pourtant, une composante politique qui repose avant toute chose sur un système de valeurs. La revendication d'une neutralité axiologique est problématique; pas seulement du fait que l'objet de science soit le fait humain, mais parce que l'agir humain n'est pas, en dernière analyse, dépourvu de toute orientation politique. La question : 'Qu'est-ce que le meilleur régime?' ne saurait être une question que l'on peut envisager clairement en distinguant les faits des valeurs. La vie politique, qui est la caractéristique propre à la nature humaine, repose à l'évidence sur des actes qu'il convient de rechercher, parce que dans cette recherche, c'est le Bien humain qui est accompli. Nous voyons ainsi se creuser la différence entre les philosophies de la liberté issue des Lumières et les positions de Strauss qui semblent relever de la téléologie de la philosophie ancienne. Strauss acquiesce à la formule d'Aristote : 'Tout art, toute action, est accomplie en vue de quelque bien' et non pas en vue 'd'affirmer par là notre liberté' (cf. Descartes, Lettre au P. Mesland. 9 février 1643).

Source: Excellente présentation de l'oeuvre de Strauss dans All2Know

Liens: la philosophie de Leo Strauss

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Les livres "straussiens" (cliquez sur les couvertures):

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"Et dans la mesure où dans les milieux intellectuels ce sont plutôt les progressistes qui donnent le ton, on ne saurait dire qu'ils regardent Strauss avec sympathie. Mais pourquoi faudrait-il nécessairement être progressiste? Et en outre, comme il le dit dans la préface de Libéralisme antique et moderne, les conservateurs d'aujourd'hui sont les progressistes d'hier, ils ne sont pas les défenseurs du trône et de l'autel, mais les défenseurs des idéaux démocratiques dans leur formulation première. Formulation qui implique beaucoup plus la présence de la vertu de modération que les déclarations péremptoires et lapidaires des progressistes d'aujourd'hui"

Leo Strauss , Olivier Seyden

".....nous avons affaire, en la personne de Leo Strauss, à un véritable philosophe, mais à un philosophe tel qu'il nous contraint à modifier notre conception de la philosophie. La philosophie n'est pas une méthodologie, ou une logique, ou une épistémologie, comme elle l'est devenue pour bien des philosophes aujourd'hui, elle est une exigence qui s'empare de l'homme tout entier et qui oriente toute sa vie. Strauss, nous l'avons dit, ne se disait pas philosophe et enseignait dans une faculté de science politique. Pour lui, la philosophie contemporaine est dans un état de dégradation avancée.  Le mot de philosophie est galvaudé et les philosophes contemporains en sont en grande partie responsables. On pourrait dire vulgairement que la philosophie a été récupérée par le monde et qu'ainsi elle a perdu son âme. Strauss tente de nous faire découvrir ce qu'elle était avant de l'avoir perdue. Et cette redécouverte est une vraie révélation."

Leo Strauss Olivier Berrichon - Seyden (traducteur de Leo Strauss)

 

 

Une nouvelle édition des travaux de Leo Strauss sur l'historicisme et le relativisme:

L'intention qui préside à ce recueil est sensiblement la même que dans l'ouvrage majeur de Strauss : il s'agit de dénoncer la modernité et son relativisme historique, l'«opinion selon laquelle toute pensée est fondée sur des présuppositions absolues qui varient selon les cultures, des présuppositions qui ne sont pas contestées et qui ne peuvent être contestées dans la situation à laquelle elles appartiennent et qu'elles " constituent ".» Strauss au contraire affirme l'existence « de critère(s) invariable(s) pour juger des actions ou des pensées humaines". Note de lecture

 

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