UN REMEDE A LA PENSEE UNIQUE : LA CULTURE GENERALE

 

L’impérialisme de la pensée unique , qui non seulement mine la démocratie mais même , comme l’ont montré les événements récents dans les Balkans, menace la paix , a une clef , c’est l’idéologie. Des simplifications abusives , un sens de l’histoire , généralement fondé sur l’abolition des différences et le brouillage des repères, une modernité terroriste qui refuse le débat , l’idée qu’il y a ceux qui savent et ceux qui ne savent pas, les seconds n’ayant pas droit à la parole et en conséquence le refus de la démocratie, une vision de la politique fondée sur les grandes idées, apparemment généreuses, et non sur les intérêts des peuples , et donc une logique que personne n’arrête , tout cela correspond à la description classique de l’idéologie . Les idéologies sont des " ismes qui peuvent tout expliquer à partir d’une seule prémisse " (Hannah Arendt) . Parée du prestige de la modernité, promettant des lendemains qui chantent et présentant une vision simple du monde , l’idéologie n’est pas facile à combattre , surtout si ses tenants utilisent les armes du terrorisme intellectuel.

De Gaulle lui-même , qui fut pourtant le contraire d’un idéologue , parut parfois s’y résigner : " Peut-être la politique est-elle l’art de mettre les chimères à leur place . On ne fait rien de sérieux si on se soumet aux chimères mais que faire de grand sans elles ? " dit-il une fois .

Il est pourtant une règle facile à suivre qui permet de s’émanciper de l’idéologie , c’est de suivre , en tous domaines ou presque, l’opinion populaire. L’idéologie est affaire de clercs, autrefois les clercs d’Eglise, que l’Evangile appelle les scribes , aujourd’hui les nouveaux clercs , tous ceux qui font profession de faire circuler les signes : journalistes, publicitaires, bureaucrates et technocrates, plumitifs de cour . Aussi les moins vulnérables à l’idéologie sont-ils les hommes et les femmes du peuple, non point parce qu’ils seraient moins intelligents ou moins instruits mais parce qu’ils sont plus proches des réalités et aussi qu’il sont moins portés sur les démarches purement abtraites .

Prendre , sur à peu près tous les sujets, le point de vue le plus couramment admis dans l’opinion populaire , en matière d’éducation, de justice, de moeurs par exemple est ainsi le meilleur moyen d’échapper à la pensée unique. Tout à l’obsession de se distinguer de l’opinion courante , qui est la plupart du temps la voie du bon sens, l’idéologie prend au contraire le contre-pied du sentiment de l’homme de base . Encore ne faut-il pas se méprendre sur ce sentiment . Les sondages sont souvent équivoques : quand l’establishment médiatique fait un tir groupé dans une direction donnée , il est rare que ces sondages donnent moins de 50 % d’opinions contraires : il y aura toujours assez d’esprit faibles suspendus à leur écran de télévision pour suivre l’opinion dominante, ou bien pour en pas oser répondre contre. Les sondages jouent ainsi pour les tenants de la pensée unique le rôle du miroir. Ils leur permettent de se conforter dans leur idée en faisant semblant de consulter un peuple largement sous influence. Mais pour bien interpréter les sondages , c’est un autre raisonnement qu’il faut tenir. Quand la moitié des sondés se tiennent à une opinion contraire à celle qui domine dans les média, c’est le signe infaillible d’une forte résistance populaire. Ce fut ainsi le cas pour le Pacs. Mais encore significative à ce égard fut la pétition de 20 000 maires (sur 36 000) contre le mariage des homosexuels. Ils auraient été 30 000 si les partis de gauche n’avaient pas interdit à certains de signer. Les maires , élite locale reconnue par leurs concitoyens, représentent la partie la plus authentique, la plus éclairée du peuple, la moins influençable par l’esprit du temps .

Ne pas s’écarter de l’opinion populaire , autrement dit  être démocrate . La démocratie , c’est cela : la confiance dans le fait que le peuple sait mieux que quiconque où est son intérêt. Le contraire de l’attitude des idéologues pour qui le peuple n’est qu’ une masse ignorante qu’une minorité qui sait se doit d’éclairer , de manipuler et au besoin de contraindre.

Le recours au peuple - ou plus largement aux hommes de terrain - est cependant un exercice qui rencontre ses limites. Pourquoi ne pas choisir les députés parmi les chefs d’entreprise, les ouvriers, les paysans, les hommes au contact des réalités et non les technocrates, les diplômés, les intellectuels ? entend-t-on dire souvent . Les choses iraient mieux ainsi , dit-on . Hélas, l’expérience montre que les hommes de terrain élus mais incapables de bien formuler leur expérience sont assez vite le jouet de la haute technocratie . Forts en gueule dans leur village, ils deviennent , une fois arrivés à Paris, comme des enfants en culotte courte que l’on mène par le bout du nez. S’ils renâclent , on sait trouver les arguments pour leur faire entendre raison.

Il ne suffit donc pas , pour résister au terrorisme " politiquement correct ", d’avoir une expérience directe des choses, il faut encore savoir l’exprimer . Il faut être à même de résister sur leur propre terrain aux clercs qui distillent la pensée idéologique dominante.

C’est là que nous rejoignons l’autre antidote à l’idéologie, qui est la culture générale. La culture générale était appelée autrefois la " science des rois " . Dans le  Fil de l’épée  , de Gaulle en fait une des plus importantes qualités des chefs , militaires et a fortiori civils. Quand elle n’est pas seulement un vernis superficiel et formaliste comme celle qui est exigée au troisième jour du concours de l ’ ENA, mais une véritable formation humaniste, riche et diversifiée, la culture générale montre la complexité du monde , aux antipodes des simplifications idéologiques . Par là elle permet de comprendre les autres : comprendre les différents milieux sociaux mais aussi comprendre les cultures étrangères . Pour cela, , alors que l’idéologie est facteur de guerre, la culture est facteur de paix . Elle permet de construire un système de valeurs tenant compte , non seulement de la science et de la morale mais aussi de l’esthétique .

La vraie culture générale ne s’acquiert pas en un jour . A la limite , elle résulte de l’effort de toute une vie . Elle est inséparable des expériences vécues , des passions éprouvées , des épreuves subies .

Comme l’explique Jean Baechler , l’idéologie, système d’idées simplifié et apparemment cohérent tient lieu d’ersatz de culture générale à ceux qui en manquent . L’idéologie donne le sentiment de posséder une vision ordonnée du monde , l’orgueil d’être parmi ceux qui savent et fournit à bon marché un système de valeurs simplifié . C’est pourquoi les plus vulnérables à l’idéologie ne sont non les gens du peuple - qui se soucient peu d’être cohérents - , ni les vrais intellectuels, qui , disposant d’une vraie culture générale savent combien le monde est complexe, mais les demi-intellectuels , ceux que Régis Debray appelle la " basse intelligentsia " . Hélas, il faut bien dire que les jeunes font souvent partie de ceux là . Ils sont plus vulnérables que d’autres à la tentation idéologique à la fois parce qu’ils ont moins d’expérience et de culture et parce qu’ils sont plus sensibles au thème de la modernité que véhicule l’idéologie , ce qui permet un autre effet de miroir : tenue pour un oracle par l’idéologie , la jeunesse ne fait , la plupart du temps, que renvoyer les idées simples et soi-disant modernes qu’on lui inculque .

Développer la culture est ainsi le meilleur moyen de vacciner les jeunes et les moins jeunes contre l’idéologie. Malheureusement autour de l’idéologie se noue un cercle vicieux . Celle-ci ne se contente pas de se nourrir de l’inculture , elle l’entretient et la développe. C’est pour des motifs idéologiques que les humanités ont été peu à peu évacuées de notre éducation nationale , qu’au tronc des études classiques et modernes a été substitué un ensemble éclaté allant de commentaires d’émissions de télévision à des auteurs sympathiques mais de second rang comme Boris Vian, en passant par la poésie chinoise et l’underground américain , cela au libre choix des professeurs et des élèves . Les repères chronologiques tendent à être abolis de l’enseignement de l’histoire. De même les repères grammaticaux sombrent dans l’approximation et l’enseignement moral a disparu de nos écoles. Les réformes de Clause Allègre, où une droite en déliquescence croit voir une inspiration libérale, en allégeant et " modernisant " les programmes, sans se soucier de renforcer les apprentissage fondamentaux , parachève un processus de déculturation auquel l’invasion de l’audiovisuel - si propice aux visons idéologiques et simplifiées du monde - a depuis longtemps ouvert la porte. Le remplacement de l’apprentissage des connaissances par une formation pédagogique , soi-disant scientifique mais en réalité idéologique, au sein , par exemple, des IUFM , vise, de manière plus ou moins consciente à prépare le terrain aux idéologies de demain.

C’est à un grand classique, Rabelais, que se réfèrent malheureusement les adversaires de la culture. Au nom du principe humaniste qu’ " il vaut mieux une tête bien faite qu’une tête bien pleine " , les concours d’entrée aux grandes écoles n’exigent plus qu’un vernis de connaissances superficielles , ce qui fait que nos technocrates, généralement peu cultivés , sont eux aussi vulnérables à l’idéologie. Les écoles de journalisme ne valent guère mieux. A quand un enseignement substantiel philosophique ou véritablement scientifique à l’ENA ? Ce serait bien nécessaire.

" Un homme cultivé , dit-on, est un homme qui se situe " - et qui n’a donc pas besoin des simplifications idéologiques pour se repérer . En ce sens, il rejoint cette élite populaire , notamment paysanne, dont il était question plus haut, laquelle vivant dans un univers limité mais se suffisant à lui-même ( village, petite ville , vieux quartier ) , où comme dans les bourgades où se déroulent les romans d’Agatha Christie, tous les types humains sont présents, peut accéder à une vision du monde et à un système de valeurs fondés sur les réalités. Il y a ainsi une véritable culture populaire qui rejoint par bien des égards la grande .Un homme de grande culture trouvera sans doute plus facilement un langage commun avec le paysan que l’un et l’autre avec le technocrate prétentieux ou l’idéologue , d’autant plus imbus de leur supériorité qu’ils ont perdu le sens commun .

C’est pourquoi la vraie culture est si utile aux leaders . Elle qui leur permet , par delà les abstractions des clercs , de se faire entendre directement des peuples . Tout en assumant pleinement leurs responsabilités de chefs, ils ne récusent pas a priori l’opinion populaire, au contraire . C’est ainsi que procédaient des hommes comme Churchill et de Gaulle , à la fois vrais leaders et vrais démocrates, ce qui n’est pas contradictoire , au contraire .

En même temps, la culture permet, dans le débat public, à ceux qui résistent à l’idéologie de rabattre le caquet aux idéologues . Ces derniers , qui se targuent du monopole de l’intelligence et assènent leurs vérités de manière terroriste , sont bien penauds quand ils trouvent du répondant .

Malheureusement , cette idée que la culture générale est le meilleur antidote à l’idéologie échappe assez largement à la droite française . La maladie est ancienne. Du fait que la Révolution française résultait de la philosophie des Lumières, une certaine droite réactive, pour ne pas dire réactionnaire , se mit très tôt à récuser tant la philosophie que les lumières.

Aujourd’hui beaucoup d’hommes de droite , rétifs à l’idéologie mais pas toujours habiles pour exprimer leurs idées, se méfient a priori des " intellectuels " au nom d’un soi-disant pragmatisme , de l’ efficacité immédiate . Mais les intellectuels dont ils parlent ne sont pas les vrais , ce ne sont que des idéologues. Les idéologues peuvent avoir du talent , ils ont généralement du culot , ils n’ont pas pour autant une vraie culture. En ce sens, ils ne sont pas de vrais intellectuels.

Ainsi, prenant les idéologues pour des intellectuels, une certaine droite se met à réfuser non point l’idéologie mais l’intelligence et la culture. Erreur dramatique dont les conséquences sont multiples . Incapables d’argumenter face aux idéologues , dont ils n’ont pas appris la langue, ceux qui adoptent cette attitude auront l’air , par exemple dans les débat de société, patauds, ringards, passéistes. Et s’il leur vient l’idée de faire leur aggiornamento , ils ne savent alors que capituler sans conditions devant les idéologies dominantes ou tout simplement l’air du temps. Tel homme politique de droite, pour faire moderne, se rallie au Pacs, produit typiquement idéologique, imposé par des médias à une opinion pourtant réticente. Tel autre appelle de ses voeux une nouvelle vague d’immigration. Certes ces positions ne sont pas blâmable a priori . Mais le fait est qu’elles vont à l’encontre de aspirations populaires et qu’elles coïncident à peu près avec celles de la gauche libéral-libertaire, plus idéologique que jamais . L’opinion se demande alors à quoi sert une opposition qui semble avoir perdu ses repères. Il faudrait qu’elle ne soit pas prisonnière du politiquement correct, sans pour autant argumenter de manière ringarde . Mais pour tenir ainsi les deux bouts de la chaîne , il faut être instruit . Ce n’est pas en récusant les intellectuels dans leur ensemble qu’elle y parviendra.

Les symptômes de cette maladie antiintellectuelle sont nombreux . C’est par exemple l’ostracisme dont pâtissent dans les milieux politiques tous ceux qui ont un peu plus de culture que la moyenne, jugés a priori impropres à l’action, . Ce phénomène est surtout vrai depuis la disparition de de Gaulle et de Pompidou . Ces derniers , hommes de haute culture , surent au contraire s’entourer d’une pléiade de grands esprits dont certains sont encore en vie et dont la tenue intellectuelle surclasse celle de la génération qui a suivie. Le niveau culturel n’est pas la seule différence entre les uns et les autres ; il y en a une autre : les premiers étaient au pouvoir , les seconds sont dans l’opposition...

Un autre symptôme de la maladie antintellectuelle est l’isolement dans lequel sont tenus les grands intellectuels de la droite française . Souvent issus du parti communiste, une expérience qui les a vaccinés à jamais de l’idéologie, ces penseurs , particulièrement nombreux à l’Académie des Sciences morales et politiques , ont dominé le paysage culturel dans les années 1970 et 1980 . Ils ont mené , de concert avec leurs homologues russes, un combat victorieux contre l’idéologie communiste, combat qui a abouti à la chute de l’Empire soviétique . Ce sont eux qui ont le mieux analysé les ressorts secrets de l’idéologie .Ils ont assuré l’ hégémonie intellectuelle de la pensée libérale dans le dernier tiers du siècle . On cherche en vain aujourd’hui un véritable intellectuel de gauche , à moins de considérer que Régis Debray est encore un homme de gauche. Malheureusement , les acquis des libéraux sont passés à la trappe du fait du retour en force au tournant des années 1990 d’idéologues aussi experts en terrorisme intellectuel que courts d’idées . Les hommes politiques qui pourraient , pour se défendre , s’appuyer sur cette génération d’intellectuels libéraux , encore vivants pour la plupart, les ignorent . Quand Jacques Chirac éprouva , au cours de la campagne électorale de 1995 , le besoin de se rapprocher des intellectuels , ce qui n’avait guère été son souci jusque là , il alla les chercher à gauche , ignorant ceux de son camp.

La lutte contre la pensée unique est un combat essentiel pour l’avenir de la civilisation. Il n’est pas gagné d’avance . L’idéologie a aujourd’hui le bénéfice non seulement des promesses faciles ou des idées simples mais encore du recul de la culture générale, du recul des religions établies -dont le réalisme était une sorte d’antidote à la tentation idéologique - . Il profite aussi de la prolifération des signes et donc des clercs. Certes le combat contre l’idéologie, dont la pensée dite unique est l’avatar contemporain, ne se réduit pas au combat de la droite et de la gauche mais il est clair que celle-ci est devenue d’autant plus idéologique qu’elle a largement abandonné sa vocation sociale . Le combat contre l’idéologie a peu de chances d’être gagné sans une nouvelle alliance de tous ceux qui refusent la pensée unique avec l’intelligence.

 

Roland HUREAUX