Mis à jour le 1-jui-12

Comment! Vous ne connaissez pas Karl POPPER??!! Vite! (L'encyclopédie Agora)

Philosophe de la liberté, adversaire déclaré du totalitarisme, POPPER a été tardivement traduit en français, car il a rencontré dans ce pays l'hostilité des hégéliens qui dominent la vie philosophique. Ostracisé sous l'effet combiné du rejet de la pensée scientifique hérité de Heidegger, du philocommunisme ambiant de l'après-guerre et de l'ère du soupçon. Ce n'est qu'en 1974 que paraît un premier article important consacré à l'oeuvre scientifique de Popper sous la plume de Jacques Bouveresse, philosophe qui se dit lui-même "unfrench" car n'appartenant pas aux petits cénacles ridicules de l'intellocratie qui ne sait qu'être servile ou dresser des procès. Popper sera accusé d'être le philosophe de la "nouvelle droite" ou encore l'idéologue de Margareth Thatcher!

Lire Popper:

La page de Denis Collin: "C'est la critique de l'induction qui constitue le centre de l'épistémologie de Popper. C'est elle qui constitue d'ailleurs la justification centrale du fameux " test de Popper " permettant de délimiter les théories scientifiques et les conceptions métaphysiques. Ce problème de l'induction que Popper pense avoir résolu, c'est encore ce qu'il appelle le problème de Hume."

BIOGRAPHIE (Je conseille vivement la biographie- brève et précise - réalisée par Michèle Irène Brudny):

Philosophe et épistémologue, Karl Raimund Popper est né à Vienne en 1902. Une fréquentation longue et désintéressée de l'université de cette ville lui permit d'acquérir une formation scientifique, philosophique et musicale, tandis qu'il travaillait comme ébéniste, puis comme " social worker " auprès d'enfants défavorisés, enfin comme enseignant. Il obtient le doctorat de philosophie en 1928. Petit fils de juif converti - et peu attiré par le nazisme, il va, comme la majorité des intellectuels viennois, choisir la voir de l'exil. Il part, dans des conditions difficiles, en Nouvelle-Zélande de 1937 à 1945: 5 semaines de bateau, 3 mois pour un échange de lettres! A l'université, la bibliothèque est très peu fournie et il n'a aucune charge de recherche devant se consacrer principalement à l'enseignement. Ne pouvant publier, loin de tout, il se voit y rester jusqu'à la fin de sa vie! Il y écrit La société ouverte et ses ennemis qu'il considère comme sa contribtion à l'effort de guerre. A la fin de la guerre il parvient, avec le soutien de Friedrich V. Hayek - qui partage sa dénonciation des dégâts du positivisme-, à obtenir un poste à Londres, où il sera professeur de logique et de méthodologie des sciences à la London School of Economics and Political Science (1945-1969) et à l'université elle-même (1949-1969), tout en donnant de nombreuses séries de cours dans les grandes universités américaines. Dans son "Autobiography", il se présente comme ayant une vie humainement riche et équilibrée et un grand bonheur privé, mais aussi une vive sensibilité aux menaces politiques.

Son style offre souvent une verdeur et une vivacité très stimulantes pour le lecteur. Sa formation s'est effectuée à partir de Frege et de Tarski, puis dans un dialogue avec Quine et avec Carnap.

Popper ne veut être ni un philosophe du langage ni un philosophe de la croyance: plus que les significations lui importent les vérités. Dans le domaine des sciences exactes comme dans celui des sciences humaines, cet épistémologue, qui est l'un des grands de notre temps, n'a cessé de nous avertir "que le roi est nu".

Thèmes de l'oeuvre de Popper:

Karl Popper est un partisan du réalisme, c'est à dire que la réalité existe indépendamment de notre volonté. Le but de l'activité scientifique est de chercher, par l'exercice de la raison, des théories qui vont approcher la vérité, sachant qu'on ne l'atteint jamais. Membre du Cercle de Vienne, il en dépassera l'approche, celle du positivisme logique basé sur la vérification des théories pour formuler la théorie de la corroboration - ou de la falsification. Il s'inscrit en cela dans la continuité de l'oeuvre de Charles S. Peirce qui, le premier, a dépassé l'opposition entre empirisme (l'induction, qui infère le semblable à partir du semblable) et déduction (vérification empirique d'une théorie) et développant l'abduction (qui infère le différent à partir du semblable). Le but n'est pas de démontrer qu'une théorie est vraie, mais de démontrer qu'elle est fausse, ce qui permet de construire une théorie dont le contenu de vérité est plus élevé. Popper fera le lien entre épistémologie et évolutionisme: la science façonne son environnement et est façonné par lui. Le progrès de la connaissance peut se réprésenter selon un cycle:

P1

Problème à résoudre

TT

Tenative de théorie

EE

Elimination de l'erreur

P2

Nouveau problème, plus complexe

La théorie des trois mondes

    " Pourfendeur des idéologies déterministes et totalitaires du XX° siècle, Karl Popper a contribué à développer une nouvelle approche de la connaissance objective au travers de sa théorie des trois mondes.

    ® Le monde 1 est celui des réalités physiques que l’on identifie par celui auquel “on peut donner des coups de pied” et qui existe indépendamment de l’expérience que nous en avons. La matière (donc la physique et la chimie) et le stock de nos connaissances en font partie en tant qu’objets inanimés.
    ® Le monde 2 est celui de nos expériences conscientes et de la connaissance qui reste subjective dans la mesure ou elle n’existe pas en dehors de la relation que nous avons avec elle. C’est celui de la psychologie, de la perception et des sentiments, y compris des expériences subconscientes et inconscientes.
    ® Le monde 3 est celui de la connaissance objective, représenté par l’ensemble des théories, des livres, des données, des mémoires d’ordinateurs, bref de l’énorme stock d’informations à notre disposition et qui existent indépendamment de la relation que nous avons avec elles. Le passage de la connaissance subjective à la connaissance objective se fait par l’énoncé écrit de cette connaissance sous forme de théorie qui devient alors une donnée qui peut être soumise à la critique et à l’expérimentation. Cette objectivité de la connaissance est la base même du progrès scientifique et philosophique. Einstein passait son temps à objectiver le produit de ses expérience subjectives pour les soumettre au feu de la critique et parvenir à formuler des théories d’une pertinence supérieure.

    Le processus de la connaissance s’établit donc ainsi: nous entrons en contact avec le monde 1 par nos expériences et qui sont vécues dans le monde 2, le monde mental, et ces expériences sont influencées par l’ensemble des connaissances, des théories , des représentations que nous avons dans le monde 3.
    Par exemple: je lis un livre. Le livre, comme réalité matérielle appartient au monde 1. L’expérience que je vis en le lisant, les sentiments qu’il éveille en moi appartiennent au monde 2. Le livre et réel et ces sentiments sont tout aussi réels puisque je les vis. Mais ce ne sont pas des sentiments purs et intemporel: ils sont conditionnés par mes grilles de connaissance et l’état de mes savoirs du monde 3. Si je suis capable de pensée critique, je vais pouvoir identifier quelles sont les théories utilisées, leur écart avec les phénomènes observés et donc critiquer mes présupposés et les théories pour les rendre plus “vraies”, c’est à dire plus adéquates avec les phénomènes observés.

L’intérêt de l’approche de Popper est quadruple :

    ® Il existe une autonomie du monde 3 : les théories et données que crée l’homme ont une richesse propre, supérieure à celle qu’il suppose lorsqu’il constitue cette théorie. L’exemple le plus classique est celui des mathématiques : les découvertes que l’ont fait dans ce domaine sont contenus dans les principes mathématiques qui sont une création humaine. Ainsi lorsqu’on découvre les propriétés des nombres premiers, il ne s’agit pas d’une découverte au sens strict, mais d’une propriété contenue dans les axiomes logiques posés par Euclide. Dans un sens l’homme ne fait que découvrir ce qu’il a déjà inventé et à s’en émerveiller. Il est à première vue illogique de faire de la recherche en mathématique, puisqu’elles n’existent pas (à la différence de la physique) mais ne sont initialement qu’un langage de description des phénomènes physique de pure invention humaine. Ce phénomène tend à s’accroître avec le développement des systèmes d’information qui crée beaucoup plus d’unités informationnelles et de capacité d’interconnexion entre ces unités que l’esprit humain peut en traiter. Il y a donc une complexité autonome du monde trois, où les catégories, les théories créées par l’homme entrent en interaction les unes avec les autres et créent de la connaissance qui va devoir faire l’objet d’une recherche de notre part.
    ® Notre connaissance subjective (le monde 2) est influencée par le monde 3, précisément parce qu’il a une existence autonome. Toute connaissance nouvelle consiste en la modification de connaissances qui étaient déjà là, dans le monde 3. Nous sommes imprégnés de théories, véhiculées par nos filtres culturels et notre langage. Toute connaissance, y compris nos observations, est imprégnée de théorie. Il n’existe donc pas d’expérience pure et il existe toujours un arrière plan théorique - ce que nous appelons le bagage culturel minimal - qui influence ce que nous pensons être une observation naïve de la réalité. On pourrait conclure de ces prédicats, soit qu’il faut s’en remettre en tout point à un dogmatisme scientiste qui n’accorderait une parcelle de vérité qu’à ce qui adopte les formes les plus exigeantes de la formulation scientifique (“N’est vrai que ce qui est scientifique, et tout ce qui est scientifique est vrai”), soit sombrer dans le relativisme sceptique qui assimile la science à une idéologie à laquelle on est libre d’adhérer ou non. Il n’en est rien. La capacité à créer une connaissance objective est une spécificité de l’être humain, et le plein accomplissement de l’être humain est la maîtrise de cette connaissance dont il est l’auteur. Ce qui compte dès lors c’est de mettre noir sur blanc - et donc de faire passer dans le monde objectif - le référentiel de pensée qui est en action dans notre pratique et notre subjectivité.
    ® L’indéterminisme n’est pas suffisant : Etablir l’indétermination du monde 1 est nécessaire, mais si l’on en restait là, on aurait un monde 1 aléatoire sur lequel nous n’aurions aucun pouvoir. Il faut donc rechercher comment le monde 1 est ouvert sur le monde 2, et comment celui-ci est influencé par le monde 3. Popper établit que chacun de ces mondes est ouvert sur l’autre, mais également ouvert sur un ailleurs indéterminé, à l’opposé des postmodernes qui nient l’existence du réel et affirment qu’il n’est que le produit du langage :”Si l’homme est libre, au moins en partie, la nature l’est aussi; et le monde 1, physique, est ouvert. (…) Le point de vue opposé, celui de Laplace, mène à la prédestination. Il conduit à l’idée que, il y a des billions et des billions d’années, les particules élémentaires du monde 1 contenaient la poesie d’Homère, la philosophie de Platon et les symphonies de Beethoven, comme une graine contient la plante; il mène à l’idée que l’histoire est prédestinée et avec elle, toutes les manifestations de la créativité humaine.” Or, ni le monde 1, ni le monde 3 ne sont déterminés. Ils sont ouverts, le monde 1 aux mécanismes aléatoires du monde physique, et le monde 3 -c’est le plus important- est ouvert sur l’univers. C’est une conséquence du théorème de Gödel qui démontre que tout univers axiomatique n’est pas achevable: il est toujours possible de démontrer qu’un axiome procède d’un axiome de niveau supérieur. Le monde est donc ouvert, c’est nous qui lui donnons du sens .
    ® Toute théorie n’est vraie que tant qu’on n’a pas montré qu’elle était fausse: Dès lors que l’univers est irrésolu et non fini, il n’est pas possible de vérifier une théorie au regard d’un état définitif de la connaissance ou par processus expérimental. Aussi, au principe de vérification Popper substitue le principe de falsification: le but du progrès de la science et de l’esprit humain est de montrer que les théories considérées comme vraies sont fausse pour en bâtir de meilleures. C’est un processus continu de résolution de problème qui s’initie: un problème va susciter des théories (monde 3) qui vont susciter des expériences (monde 2) sur un réel observé (monde 1). Par essais et erreurs, on va éliminer les erreurs jusqu’à ce que l’on parvienne à une théorie satisfaisante. Mais cette théorie n’est qu’un nouveau problème, et le cycle est sans fin.
    Le “popperisme” contient donc en lui-même l’extinction du poppérisme! On comprend que cette démarche d’humilité et d’exigence épistémologique n’ait que faiblement recueillie l’attention de nos élites. Popper est incomplètement traduit en français , n’est défendu que par un seul philosophe -Jacques Bouveresse, qui en est lui-même réduit à se déclarer “unfrench” du fait de la quarantaine dans laquelle le tient l’intelligentsia- et lorsqu’il mourrut, en 1994, la presse officielle de la pensée unique le présenta comme l’idéologue de la politique de Margareth Thatcher!

    Si un décideur public suivait une démarche aussi rigoureuse du point de vue épistémologique que celle que propose Popper, pour chaque projet il formulerait des hypothèses, monterait un prototype, évaluerait la pertinence de ses hypothèses de départ en cherchant à montrer qu’elles sont fausses pour les remplacer par des hypothèses plus vraies, et ne généraliseraient qu’ensuite son dispositif. Pis encore, cela l’amenerait à travailler en groupe de résolution de problèmes, à y associer des usagers -qu’on a souvent tendance à réduire à l’état d’usagés- des services publics. Ce serait vraiment tuer le métier: il est beaucoup plus payant de formuler des grands projets qui coutent des milliards et -au mieux- accouchent de souris, et -au pire- créent des situations inextricables."


    "Mais précisément parce que notre but est d'établir des théories du mieux que nous le pouvons, nous devons les tester aussi sévèrement que nous le pouvons; c'est-à-dire que nous devons essayer de les mettre en défaut, de les réfuter. Ce n'est que si nous ne pouvons pas les réfuter, en dépit des plus grands efforts, que nous pouvons dire qu'elles ont résisté aux tests les plus sévères. C'est la raison pour laquelle la découverte d'exemples qui confirment une théorie a très peu de signification, si nous n'avons pas essayé, sans succès, de découvrir des réfutations. Car si nous ne prenons pas une attitude critique, nous trouverons toujours ce que nous désirons: nous rechercherons, et nous trouverons, des confirmations; nous éviterons, et nous ne verrons pas, tout ce qui pourrait être dangereux pour nos théories favorites. De cette façon, il n'est que trop aisé d'obtenir ce qui semble une preuve irrésistible en faveur d'une théorie qui, si on l'avait approchée d'une façon critique, aurait été réfutée. Afin de faire fonctionner la méthode de sélection par élimination, et de garantir que seules les théo-ries les plus convenables survivent, leur lutte pour la vie doit être rendue sévère."

    Extrait de Misère de l'historicisme

    POPPER a notamment clarifié le problème de l'induction

Le "principe de falsification" formalisé par Popper dans "La logique de la découverte scientifique" s'applique aussi à la pensée de Popper: On ne peut pratique l'épistémologie de Popperienne sans se poser la question de l'extinction du poppérime. Une application radicale de cette méthode amènerait à rejeter toute forme de métaphysique comme non scientifique (on ne peut prouver que Dieu n'existe pas, pas plus qu'il n'existe), ainsi que la psychanalyse. Plus grave, les intutions qui sont à la base de grandes percées scientifiques ne sont pas au départ falsifiables et ne doivent pas être rejetées pour autant. Aussi l'épistémologie poppérienne doit-elle être maniée avec discernement et Imre Lakatos en a proposé un aménagement.

Une critique radicale du marxisme: Outre ses derniers essais ("Toute vie est résolution de problème"), lire l'article de Lucio Colletti "Lénine et Popper": l'auteur fait un lien pertinent entre ce qui est sans doute le seul ouvrage de Lénine qui garde une actualité philosophique "Matérialisme et empiriocriticisme", et l'apport de Popper. Lénine critiquait dans cet ouvrage l'idéalisme radical représenté par Berkeley et Mach selon lequel le monde n'existe pas en dehors de nos perceptions. L'épistémologie contemporaine -dont Popper est le représentant le plus brillant- a validé cet rejet de l'interprétation idéaliste, mais sans pour autant valider l'interprétation hégéliano-marxiste, donc déterministe, selon laquelle le monde est un construit préexistant qui conditionne de manière absolue nos choix et notre vie. Le monde existe, mais il n'existe qu'au travers de nos systèmes de représentation (comment se construit un système de réprésentation?: voir "le diagramme d'affinité") et ce sont ces représentations, selon qu'elles sont vraies ou fausses - notions que l'on va retrouver au centre de l'oeuvre de Popper- qui vont déterminer notre avenir. Comme c'est nous qui construisons nos représentations, "l'avenir est ouvert" et nous sommes donc bien libres.

Un combat résolu et permanent contre le relativisme: Popper lie ce combat à celui contre l'historicisme. La synthèse parfaite de ces deux pilers du totalitarisme (le troisième étant le déterminisme) se trouve chez Hegel et que Popper a dénoncé dans "La société ouverte et ses ennemis" : le relativisme postule qu'il est possible d'avoir une multitude de cadres de référence ("framework") non arbitrables, et donc que toutes les opinions se valent in fine, et qu'il est impossible de sortir de la caverne. Il mène le même combat que Leo Strauss en ce sens, bien que les deux auteurs ne fassent jamais référence l'un à l'autre, sauf dans un échange de lettres avec Eric Voegelin, particulièrement virulent. Il faut dire que c'était autour de "La société ouverte et ses ennemis" que Popper a écrit durant son exil en Nouvelle Zélande et qu'il considérait comme sa contribution à la lutte contre le nazisme et le communisme. N'ayant pas sa documentation, l'ouvrage est, il est vrai, "de la philosophie à coups de marteaux", qu'il complétera par Misère de l'historicisme auquel il faut se référer pour une vision plus achevée de la question de fond, qui est celle du rôle des intellectuels et des dégâts qu'ils peuvent provoquer lorsqu'ils se mèlent de vouloir définir des lois de l'histoire et de diriger la cité.

Popper est-il un philosophe politique?

L'épistémologie de Karl Popper a indiscutablement une incidence sur la philosphie politique lorsqu'elle traite de l'historicisme et, d'une manière générale, du déterminisme. Elle donne une base scientifique à la réfutation des systèmes clos et autoréférentiels que sont les grands totalitarismes qu'ont été les fascismes et le communisme. Ces systèmes ne sélectionnent que les faits qui les justifient, quand ils ne les fabriquent pas. Popper fait le lien entre l'absence de rigueur scientifique dans la formulation d'une théorie et les conséquences criminelles qu'elle peut avoir. Il souligne la responsabilité des intellectuels dans la fabrication de systèmes théoriques fermés consacrés à leur propre gloire (pensons à nos bouffons français, les BHL, Sollers, Kristeva, Glucksman et autres poupées gonflables de l'intellocratie) et qui fabriquent des modes médiatiques qu'il est interdit de discuter sous peine d'exclusion de la vie publique.

Mais Popper est-il pour autant un philosophe politique qui discute des questions essentielles de la philosophie politique, soit la question de la bonne société, de la vie bonne, de la société juste? Je ne suis, pour ma part, pas du tout convaincu par la philosophie politique de Karl Popper. Si l'on ne savait pas que certains écrits étaient de lui, on serait tenté de les qualifier de niais, de pacifiste bêlant ou d'humanitarisme miéleux social-démocrate. Popper est resté marqué par la violence de la prise du pouvoir par les nazis, qu'il analyse comme une défaite de la raison. Développer la raison et avoir des intellectuels optimistes ayant foi dans l'humanité - et non les intellos nihilistes que nous connaissons - tel est son programme, fort louable au demeurant, mais fort peu consistant. Il en vient à nier la possibilité de la politique et de l'action intentionnelle qui ne peut mener qu'à la catastrophe (révolution et totalitarisme) et se donne pour seul critère du bon Etat celui qu'on peut renverser sans effusion de sang. Il nie le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes au prétexte que cela générerait le nationalisme, donc la guerre.... Il en vient, à la fin de sa vie, à prôner des "guerres pour la paix" soit l'interventionisme "humanitaire"... sans doute à la Bernard Kouchner. Tout cela n'est pas très sérieux. On comprend les critiques virulentes de Strauss et de Voegelin!

Popper reste un géant de la philosophie des sciences - le plus grand sans doute du XX° siècle, avec Bachelard que l'obstacle de la langue et la coupure entre pensée continentale et pensée anglo-saxonne ne lui aura pas permis de fréquenter, qui a dénoncé les dégâts du relativisme moral et intellectuel comme la vraie menance pesant sur la civilisation. Il s'est trop peu, et trop superficiellement, engagé sur la question de la "bonne société" - qui est LA question de la philosophie politique - pour que l'on puisse considérer son apport. Sous certains aspects, il nie même la possibilité et la pertinence de cette quête, tombant dans le relativisme qu'il a si bien dénoncé.

Strauss et Voegelin contre Popper:

" Pourriez-vous me dire un jour prochain votre sentiment sur M. Popper. Il est venu faire ici une conférence, sur la philosophie sociale, qui était au-dessous de tout; du positivisme le plus édulcoré et sans vie essayant de se donner du courage, allié à une totale incapacité à penser rationnellement alors qu'il se fait passer pour du rationalisme, c'était vraiment mauvais" (Leo Strauss, 10 avril 1950)

"Le livre de Popper constitue un scandale, sans bénéficier d'aucune circonstances atténuantes; son attitude intellectuelle est un produit typique de l'intellectuel raté; sur le plan sprirituel les expressions qui le caractérisent sont celles de coquin, d'insolent, de voyou; enfin pour s'en tenir à la compétence technique, en tant que fragment d'histoire de la pensée, c'est un dilettante et, comme tel, un bon à rien" (Eric Voegelin, 18 avril 1950) Foi et philosophie politique : La correspondance Strauss-Voegelin 1934-1964

Popper aura été un grand épistémologue et philosophe des sciences, non un philosophe politique, matière à laquelle il ne touchera que tardivement et superficiellement. Jean Baudoin, toutefois, conteste cette analyse.

"In the course of a life of ninety years Sir Karl can look back on positive changes in the world - the vast reductions in mass poverty, the liberalization of penal systems, the defeat of dictatorships. The search for a better world is never complete, but in spite of two world wars and a long and dangerous cold war, it was not in vain. The essays and lectures collected in this book chart many familiar as well as some less known aspects of Sir Karl's thinking - from his interest in the birth of scientific speculation in classical Greece to the destructive effects on the intellect of totalitarianism in twentieth-century states. His discussions range over problems of politics, the history of philosophy and great figures of the Enlightenment such as Voltaire and Kant, and the relation of science and art (in an address given at the 1979 Salzburg festival). The book offers important new insights into the thought of one of the greatest of living philosophers, and into the role of science in our civilization" (In search of a better world)

"Hegel was both a relativist and a absolutist: (...) according to Hegel, truth itself was both relative and absolute. It was relative to each historical and cultural framework: there could thus be no critical discussion between such frameworks since each of them had different standard of truth. But Hegel held his own doctrine that truth was relative to the various frameworks to be absolutely true, since it was part of his own relativisttic philosophy. (...)

"What make these ideas attractive is that people confuse relativism with the true and important insight that all men are faillible... This doctrine of faillability has played a significant role in the history of philosophy... and I think it is of the utmost importance. But I do not think that the true and important doctrine of human faillability can be used to support relativisme with respect to truth." "The myth of the framework"

 SUR L'HISTORICISME:

  • Un courant encore dominant dans les sciences sociales est l'historicisme. Pour l'historiciste, il y a à la fois des lois générales de l'histoire qui gouvernent le passage d'une période historique à une autre, et impossibilité pour l'acteur d'agir sur le cours des choses, hormis l'activisme pour favoriser l'accouchement des prophéties historiques. Il faut y voir ici l'influence du déterminisme en philosophie qui apparaît à l'époque moderne avec Hegel, mais surtout avec le marxisme dont le « sens de l'histoire » a toujours une influence importante dans les sciences sociales. Les conséquences pratiques sont la floraison de gourous qui annoncent une « révolution » à chaque nouveauté technique et dont la seule préconisation est l'activisme pour aller dans le courant du progrès.
  • L’historicisme, souligne Karl Popper, est le fondement commun du fascisme et du marxisme. Car il est absolument faux, conclut-il, de croire que le futur est conditionné par le présent. Rien dans le présent ne permet de prévoir le futur. Pourquoi? Parce que c’est en réalité le contraire : nous vivons aspirés par le futur, tous nos comportements d’aujourd’hui sont dictés par l’idée que nous nous faisons de demain. S’il advient que le futur ressemble à l’annonce qui en est faite, c’est généralement parce que le prédicateur influe lui-même sur le cours des événements.

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