Martin Rey : 
«Réformer, ce n’est pas abandonner»

Aujourd’hui, de nombreuses voix en appellent à un retour aux sources de l’École républicaine et aux enseignements fondamentaux. Une profusion d’ouvrages parus récemment en témoignent. Parmi ceux-ci, “La chute de la maison Ferry” de Martin Rey dans lequel ce professeur agrégé, en poste dans la région de Toulouse, accuse Claude Allègre d’avoir liquidé l’école de la République. Avec cet essai aussi brillant par le style qu’incisif par le propos, il livre une analyse implacable des mécanismes qui ont remis en cause non seulement l’école mais aussi une certaine idée de la République. Entretien. 

Opinion Indépendante : Vous accusez Claude Allègre d’avoir liquidé l’école de la République. Comment expliquez-vous que le ministre, qui aujourd’hui veut placer les enseignants au coeur de sa politique, semble jouir d’une bonne image dans l’opinion, celle de l’homme du mérite et de la sélection quand vous le décrivez comme celui du nivellement démagogique ?
Dans nos “démocraties-marché”, il est normal qu’un homme comme M. Allègre séduise la majeure partie de l’opinion. Lui et ses amis, M. Meirieu notamment, sont arrivés aux affaires auréolés de toutes les cautions technocratiques possibles et imaginables... Scientifiques et pédagogues, “spécialistes” en un mot, ils devaient nécessairement être à même de résoudre les problèmes de l’Éducation nationale. Ce qui revient à dire que ces problèmes sont essentiellement d’ordre techniques et pédagogiques, alors que selon nous ils relèvent d’abord de la culture -entendez, des valeurs et du politique, c'est-à-dire de choix de société et de la foi que nous pouvons avoir en la démocratie... Le recours de plus en plus fréquent aux experts -dont il ne s’agit pas ici de nier la compétence ni même l’utilité- confirme une fois de plus, si besoin était, la dérive de nos sociétés vers un despotisme éclairé qui n’ose pas dire son nom. Au surplus, Claude Allègre, a su habiller son discours des oripeaux de la démocratie -et la démocratie lorsqu’elle n’est plus qu’oripeaux se transforme en démagogie, flirte avec le poujadisme. Pour imposer sa réforme et briser la résistance des professeurs dont on peut au moins supposer qu’ils connaissent leur métier, il n’a pas hésité à se servir du discrédit du corps enseignant dans l'opinion, et à l’aggraver. Par exemple en cautionnant l’idée que les professeurs sont des dilettantes, des champions de l’absentéisme... Il a donc su conjuguer le respect toujours plus grand pour “l’expertise” et des passions basses, comme la jalousie entre groupes sociaux, attisée par la crise. C’est surtout dans cette façon de gouverner, en manipulant l’opinion, en jouant sur le ressentiment, en désignant sa propre administration comme principal adversaire, que le ministre est fautif...
Au demeurant le roi est nu à présent. L’opinion, et en premier lieu les parents d’élèves et les élèves eux-mêmes, qui, le plus souvent, ont soutenu ou approuvé M. Allègre, ne vont pas tarder à s’apercevoir que la fameuse réforme est en grande partie une coquille vide, qui se résume pour l’essentiel à la mise en place d’un simulacre de démocratie directe dans les lycées et à des allégements d’horaires et de contenus, dommageables finalement à la qualité de l’enseignement et à l’égalité des choses. Les élèves qui réussiront ce seront plus encore, ceux qui, chez eux, peuvent lire, utiliser un ordinateur ou profiter de la culture de parents instruits... On voit bien, avec les nombreux dysfonctionnements de la rentrée 99, que les vraies questions, celles des moyens par exemple, sont loin d’être réglées. Est-ce encore la faute des enseignants ?

Vous mettez en évidence une manipulation du langage et du sens. Ainsi un terme comme «réforme» recouvre selon vous des réalités cachées. «Réforme» ?
Il existe un lien direct entre l’action de M. Allègre et le “travail” de la pensée libérale et de la société libérale sur le langage. Et pas seulement par ce que le ministre, ainsi qu’il l’a prouvé en contrefaisant ce qu’il pense être la langue du peuple, maîtrise parfaitement les techniques de la communication... mais parce que lui-même et l’opinion sont prisonniers de représentations véhiculées par le discours libéral et technocratique. Le sens de bien des mots a été dévoyé, galvaudé. La foi ancienne dans le progrès a été transformé en sacralisation du changement pour le changement, en superstition de la réforme, sans qu’on ne se soucie plus, d’ailleurs, de distinguer entre progrès moral ou social, et innovation technique. Du coup, le ministre n’envisage même pas qu’il puisse faire autre chose que “réformer”, plutôt que de maintenir, ou de restaurer... Cela est d’autant plus grave que, dans le discours actuellement dominant, le mot “réforme” a lui aussi changé de sens. Il ne signifie plus “amélioration”, mais de plus en plus souvent “abandon”. La réforme de la Poste, c’est en fait la fermeture d’un grand nombre d’établissements ruraux, qui accélèrent la désertification... On pourrait dire la même chose pour les hôpitaux. Or, si nous sommes convaincus qu’il n’y a pas d’autre alternative que d’aller de l’avant, entraînés par je ne sais trop quel “sens de l’histoire”, à quoi bon parler encore de démocratie ? La démocratie c’est le choix, y compris de revenir en arrière.

On nous présente la crise de l’école comme un problème interne à l’école. Plus globalement, vous estimez qu’à travers l’école c’est un choix de civilisation qui est en jeu…
La réforme de Claude Allègre implique évidemment un choix de société et même de civilisation, dans la mesure où elle soumet entièrement les choix de formations de la jeunesse aux impératifs du marché, c'est-à-dire aux exigences des employeurs. C’est une démarche purement utilitariste, qui ruine en grande partie les ambitions humanistes de l’école républicaine. Elle est peut-être dictée par le souci légitime de prémunir les jeunes contre le chômage, mais selon moi elle est vouée à l’échec. Le chômage, et plus encore la précarité, sont inévitables dans les sociétés libérales régies par le marché -à tel point qu’on nous présente la précarité comme la seule alternative, comme la seule solution au chômage. On se lance donc dans un combat perdu d’avance, sans comprendre qu’on condamne des millions d’individus à mal vivre dans une société qui n’offrira pas à tous la chance d’un épanouissement professionnel. À terme, on accroît le malaise social.

Si les libéraux libertaires de droite comme de gauche s’en prennent à l’Éducation nationale, vous dites que c’est parce qu’elle est une éducation et parce qu’elle est nationale. 
Il faut évidemment relier cette question à la précédente : si la précarité est le moyen de faire reculer le chômage, il est clair que cette précarité ne pourra être proposée -ou imposée- qu’à des individus n’ayant qu’un faible bagage intellectuel, et donc peu fondés à se montrer exigeants sur le marché du travail. C’est ce que j’appelle la “déqualification compétitive” : les jeunes qui n’auront suivi qu’une formation de base allégée constitueront une masse de main-d’œuvre parfaitement adaptée au turn over et aux petits boulots de l’économie libérale. Le faible niveau de culture générale de ces individus permettra de leur faire accepter comme naturelle, inévitable la situation qui leur sera faite -car l’éducation civique dont les ministres nous parlent tant n’est en fait qu’une école de résignation et de conformisme, et ne saurait préparer les citoyens de demain à contester un ordre injuste. On les condamne à vivre et penser comme des porcs...
Et cela d’autant plus que tout est fait pour réduire l’individu à ses seules forces, pour l’isoler. Tandis que les libéraux de droite persuadent les Français qu’il n’est guère possible d’agir dans le champ économique, les libéraux de gauche s’acharnent à discréditer l’idée de nation. Ils ravivent ainsi de vieilles rancunes contre l’État, et prétendent lutter contre les idées d’extrême-droite. Mais ce faisant ils font surtout le jeu du libéralisme, parce que la nation c’est aussi une structure de solidarité, un corps qui résiste, et veut, parfois...
Je crains qu’on ne confonde, malheureusement, le signe des choses et leur réalité. À quoi bon augmenter le nombre des diplômés, si cela ne se fait que par la dévalorisation des diplômes ? À quoi bon parler d’égalité des chances quand l’allégement des contenus, qui a pour corollaire l’allongement de la durée des études, favorise au bout du compte ceux qui peuvent les financer ? À quoi bon parler d’épanouissement, et même de “libération” des enfants, si c’est pour en faire les journaliers du XXIe siècle ?

Depuis 68, il y a eu dans les esprits une sorte d’institutionnalisation de la révolte et de l’insoumission. Des notions comme le respect et l’autorité sont désignées comme ringardes voire “fascistes”. Une révolution culturelle à l’envers est-elle nécessaire ? 
La perversion du langage, c’est déjà la révolte contre les valeurs, l’effondrement des valeurs. Quand on serine aux gens que la liberté c’est de pouvoir téléphoner plus longtemps, que le bonheur dépend de la marque de voiture, il est clair que les repères sont perdus... Je ne crois pas que l’on puisse s’en tirer en disant que les “valeurs ont changé”, recours, très fréquent, au relativisme, qui équivaut tout simplement à nier l’existence du mal. La ruine de l’école républicaine est l’aboutissement d’un long processus, dont les principaux moteurs sont le culte de la jeunesse, le refus d’admettre qu’il existe des élèves doués et d’autres qui ne le sont pas, et cette idée surtout que toute autorité est mauvaise, et doit être abaissée. Traumatisé par l’histoire des régimes totalitaires, et dans l’espoir de construire une population viscéralement démocrate, on a repensé nos systèmes et nos modes d’éducation dans une perspective anti autoritaire, censée préserver la bonté native des enfants... Ce rousseauisme de bazar se révèle aujourd’hui désastreux : enseigner dans un nombre toujours plus grand d’établissements, devient inutile, voire dangereux ; l’incivilité progresse à grand pas, de même que la délinquance juvénile. Pour sortir de cette impasse, il faut s’attacher en priorité à restaurer certains principes républicains -rappeler par exemple qu’un enseignant n’est pas un domestique au service des usagers, mais un représentant de l’État- et revaloriser les valeurs. Mais est-il encore possible de faire admettre aux gens qu’une autorité, lorsqu’elle a pour origine la volonté du peuple, le savoir et l’âge, est tout à fait légitime ? J’en doute, et de toute façon cela ne peut se faire par une “politique d’ordre moral”, c'est-à-dire par la contrainte... C’est un long travail qui commence.

La Chute de la maison Ferry, Arléa, 140 p, 95 francs. 
 

Dossier réalisé 
par Christian Authier