PARU DANS "LE FIGARO"
Débats/Opinions / ARTICLE
EDUCATION Une réponse à François Dubet 
Non à l'euthanasie bureaucratique de l'école ! 


PAR CLAUDE ROCHET *
[28 mars 2002]

Alors que le sondage réalisé par Le Figaro montre que la question scolaire est au centre des préoccupations des Français, M. François Dubet (« Débats et opinions », 26 mars), un des maîtres à penser des réformes modernistes, affirme que « l'éducation ne semble pas préoccuper les candidats à l'élection présidentielle », pour ajouter aussitôt que « les phrases bien senties et vaguement creuses sur la restauration de l'autorité à l'école ne peuvent tenir lieu de programme ».

Pour donner quelque densité aux commentaires convenus de M. Dubet, il importe avant toute chose de clarifier les deux égarements idéologiques sur lesquels se sont bâties toutes les politiques scolaires depuis une bonne trentaine d'années.

Le premier est la rhétorique autour de la destruction de l'autorité du maître, obéissant à des pulsions de domination et à des fantasmes d'autorité, comme l'expliqua M. Philippe Meirieu, gourou des réformes de Claude Allègre. Il vient de loin et était même très présent dans l'entourage du général de Gaulle qui ne put freiner cette dérive (1). Les Français en ont conscience qui considèrent à 38 % que la mesure la plus efficace pour restaurer l'école serait de lutter contre l'absentéisme et de faire respecter le règlement intérieur, et pour un autre 38 % de lutter contre l'illettrisme à l'entrée en 6e. Tout cela est le fruit de théories pseudo-modernes où convergent théories libertaires de l'après-Mai 68 selon lesquelles éduquer l'enfant c'est le traumatiser et le conditionner à la « culture bourgeoise », et dogmatique libérale qui voudrait réduire l'éducation à la simple acquisition de « savoir-faire » au nom de « l'apprentissage tout au long de la vie ».

Nous avons atteint aujourd'hui un niveau achevé de ridicule où une circulaire ministérielle donne aux élèves le droit d'attaquer les sanctions scolaires devant le tribunal administratif, tandis que le manteau pesant des pseudo-« sciences de l'éducation » vient cacher sous un jargon prétentieux, où les stylos deviennent des « outils scripteurs », le progrès de l'inculture.

Toutes ces théories ont une origine : les réformes de l'enseignement entreprises aux Etats-Unis dans les années 20 autour d'un concept, le « pédocentrisme » ou « mettre l'enfant au centre de l'école », comme le proclame la loi Jospin de 1989. On en voit le résultat avec la décomposition de l'enseignement secondaire américain, qui ne voisine avec un enseignement supérieur d'une qualité exceptionnelle que parce que les Etats-Unis parviennent à importer avec succès force professeurs et étudiants étrangers ! L'amnésie provoquée par l'inculture historique des élites est ainsi devenue un problème national que dénonce l'American Council of Trustees and Alumni (2).

L'actualité apporte aujourd'hui, hélas, ses réponses sanglantes à ceux qui ont jugé bon de réduire à néant l'autorité du maître et ruiné la valeur de la famille.

Le second égarement est la condamnation de la culture générale. Elle serait « bourgeoise » pour les libertaires tendance Cohn-Bendit, et inutile pour les libéraux tendance Madelin, et tous deux s'accordent pour réduire l'enseignement à l'acquisition de « savoir-faire ». 

C'est une erreur fondamentale : premièrement, dans une société ouverte et complexe le savoir conditionne de plus en plus l'existence de la société par les externalités (les effets dérivés) qu'elle induit. Ces externalités sont pour plus de la moitié des facteurs de croissance. L'enseignement secondaire contribue à la réduction de l'inégalité qui réduit la criminalité, qui réduit à son tour l'instabilité politique.

Deuxièmement, ces théories ignorent que 95 % du savoir humain est tacite, ne pouvant se transmettre que par des communautés de pratiques où s'échangent les savoir-faire. Les systèmes nationaux d'innovation reposent avant tout sur des cultures nationales peu mobiles et peu miscibles et qui restent à la base de l'avantage comparatif des nations. La capacité de créer du savoir, d'entreprendre et d'innover et d'en tirer les bénéfices repose donc sur une cohésion sociale fondée sur une culture commune : la culture générale n'est donc pas un luxe mais à la base de l'innovation dans les sociétés technologiques.

Troisièmement, ces théories confondent information et connaissance en prétendant, entre autres choses, que « l'élève va construire ses propres savoirs à partir de l'information qu'il collecte sur Internet ». L'information que l'on trouve sur les réseaux numériques est un amas de bits inanimés qui ne font pas sens. Ce qui donne le sens, c'est la culture. La connaissance, à la différence de l'information, repose sur une intention : on connaît toujours « pour quelque chose », guidé par une vision collective, le sens du bien commun et non le seul vagabondage de l'individu dans des bases de données.

Dégagé de ces égarements, on peut en revenir aux fondamentaux, comme dans cette étude de l'université de Harvard (3) qui conclut que, pour « apprendre à apprendre », il suffit en fin de compte d'apprendre ! L'école a pour but la transmission des savoirs et la formation du citoyen. Cela pose à la nation quelques questions fondamentales : Quel est le bagage culturel de base que doit posséder chaque citoyen au regard de l'ensemble des enjeux du développement politique et de la compétitivité de l'économie ? Quelle est la nature de ces savoirs et quels sont les enjeux en cause pour le pays ? Comment organiser l'orientation et la sélection en fonction des talents et aptitudes de chaque élève ?

Ces questions, les politiques éducatives leur tournent le dos depuis trente ans. Jean-Pierre Chevènement est le seul à présenter au pays les réponses appropriées : cesser tout d'abord de marcher sur la tête en rétablissant la sécurité dans les écoles et en abolissant les mesures démagogiques dites de la « démocratie lycéenne ». Ensuite, en entreprenant une évaluation nationale du système éducatif mis en place par la loi Jospin de 1989, que la loi prévoyait au bout de deux ans mais qu'elle s'est bien gardé de faire. Cette évaluation permettra de proposer une nouvelle loi-cadre à l'issue d'un grand débat national : il est inadmissible que le Parlement ne consacre que trois heures par an à la politique de l'éducation nationale, lors du vote de son budget, validant ainsi une politique rampante d'euthanasie bureaucratique du système éducatif. Tout comme la politique de défense ne doit pas être le seul fait des militaires, la politique éducative ne doit pas être laissée aux seuls enseignants mais définie par la nation, et c'est fort du mandat qu'elle leur confira, au besoin par référendum, que les maîtres et professeurs pourront entreprendre l'oeuvre de redressement nécessaire.

* Conseiller de Jean-Pierre Chevènement pour la question scolaire. Dernier ouvrage paru : Education nationale: des idées à rebrousse-poil, Revue Panoramiques février 2002.

(1) Voir l'entretien avec Jacques Narbonne, Revue panoramiques « l'Education nationale, des idées à rebrousse-poil ».

(2) http : //www.goacta.org/

(3) Do Hard Courses and Good Grades Enhance Cognitive Skills ?, www.ksg.harvard.edu/pepg/op/cognitiv.htm.