Article paru dans la lettre "Management et conjoncture sociale" de mars 1997
METTRE EN OEUVRE L'INTELLIGENCE COLLECTIVE
par
Vincent Lenhardt et Claude Rochet
Nous entendons par intelligence collective la dynamique d'acteurs se rassemblant autour de finalités partagées, rendue possible par une mutation culturelle et la maîtrise des nouvelles technologies de communication.
L'intelligence collective devient le vecteur de mutation de l'entreprise. Sa promotion suppose la mise en oeuvre de processus éducatifs, de développement et de changement culturel des personnes. Elle est rendue possible par des moyens logistiques (internet, intranet), mais ne peut exister sans un minimum d'alliance entre les acteurs. La mise en oeuvre de ces changements rend nécessaire un ensemble d'accompagnements interconnectés (accompagnement par les dirigeants, les consultants internes et externes) : constructions collectives de visions, coaching, cohésions d'équipes, pilotage stratégique.
- Quels enjeux pour l'intelligence collective?
- Premier enjeu : celui de la survie, de la pérennité et de la croissance des entreprises.
Dans le contexte mondial, on peut dessiner 3 zones : une zone protégée, une zone concurrentielle, et une zone hyper concurrentielle où la vitesse de changement devient tout à fait prégnante. On peut pressentir que cette zone hyper concurrentielle va concerner 30 % du monde de l'entreprise. Il suffit de voir en France, ce qu'il arrive à des entreprises comme EDF-GDF, France Télécom, la SNCF ou Air France.
- Second enjeu : passer à la société informationnelle, en intégrant les acquis de la société industrielle, et faire coexister ces deux logiques contradictoires.
Deux logiques se superposent : d'une part le modèle de la société industrielle, caractérisée par le taylorisme, dont le principe est pyramidal et hiérarchique. D'autre part le modèle de l'ère informationnelle, dont les modes de pensée sont systémiques. Chaque acteur s'inscrit dans une dynamique de subsidiarité. Sa parole y a été libérée. Grâce à l'interconnectivité procurée par l'électronique, il devient un neurone d'un cerveau potentiellement planétaire: l'intelligence collective, d'un fantasme, peut devenir une réalité.
La situation est paradoxale et appelée à le rester : il faut en même temps limiter la casse due aux impasses dans lesquelles se trouve le monde industriel pris dans une loi des rendements décroissants - et surtout un rendement marginal décroissant de l'innovation technologique - et saisir l'opportunité offerte par la révolution informationnelle.
Ce paradoxe se retrouve à tous les niveaux. Le suréquipement en outils lié à la logique hiérarchique et à la logique du"compliqué" ne permet pas de traiter le "complexe".
- Troisième enjeu : le cycle de renouvellement des produits
Nous sommes entrés dans une reconfiguration du marché où la vitesse de création et de renouvellement de l'entreprise est un facteur stratégique majeur.
L'entreprise est obligée de se reconfigurer en permanence. Ce qui est permanent, ce ne sont plus les produits ni les métiers organisés, mais un potentiel à actualiser. Actualisation qui concerne tous les niveaux de l'entreprise, la complexité du local étant aussi grande que celle du global. Ce processus, c'est l'intelligence collective. Il requiert que la stratégie ne soit plus le fait des seuls dirigeants mais de l'ensemble de l'entreprise.
Une révolution du management en est la conséquence : les managers sont devenus - parfois à leur corps défendant - pilotes de processus. Ils sont obligés d'entrer dans une dynamique non seulement réactive mais proactive, qui les oblige à entrer dans une culture de projets centrée vers le client et vers l'action prospective. Le capital de toute organisation, c'est aujourd'hui sa matière grise. Le management devient le développement des capacités d'innovation, capitalisation de l'expérience et d'un savoir-faire collectif garantissant l'initiative pertinente.
- Quatrième enjeu : la logique de l'ordre doit en permanence intégrer la logique du désordre
Les "monologiques" de l'ère taylorienne se transforment de plus en plus en processus transverses centrés sur le client. Le travail en groupes de projets oblige les acteurs à percevoir collectivement les enjeux et à articuler les métiers dans une logique où chacun est amené à repenser son travail en fonction de sa contribution à l'oeuvre commune. Les logiques sectorielles ne peuvent être arbitrées que par un accord sur les finalités.
Les enjeux stratégiques ne peuvent plus s'énoncer dans des logiques de planification. On passe d'une logique de cible à une logique de processus émergent. La stratégie n'est plus au sommet de la pyramide mais devient multi-niveaux. Tous les exécutants doivent penser, les dirigeants doivent exécuter. Le dirigeant est amené à taper lui-même sur son ordinateur. La logique de délégation se doit de se transformer en une logique de subsidiarité. La logique de l'intelligence collective devient un concept nécessaire pour la survie et la croissance des organisations.
- Cinquième enjeu : être dans le bocal et en dehors
Le problème des dirigeants, c'est de bien comprendre la situation paradoxale dans laquelle ils risquent de s'enfermer. En se positionnant à une distance suffisante, ils peuvent être en mesure d'intervenir aux différents niveaux logiques requis. Ils peuvent concevoir et mettre en place les processus pédagogiques qui vont permettre de résoudre ces contradictions.
D'un côté les partisans de la sécurité, de la continuité, du contrôle ont raison de prôner des approches directives et un type de relations managériales basées sur les meilleurs solutions, des audits et des contrôles permanents, le verrouillage des situations par un constant ajustement et des protections juridiques. Ce qu'ils ne perçoivent pas toujours, c'est que leur pratique managériale est sous-tendue par des croyances de type théorie x de Mc GREGOR, qui considère que "l'homme n'est pas fait pour le travail" et que, par conséquent, on ne peut pas lui faire confiance, et qu'il faudra mettre en place un processus de contrôle, de motivation et d'organisation exogène. Leur pratique est sous-tendue par une seconde croyance: celle qu'il existe un optimum cartésien, celui de la "bonne solution", donc unique, démontrable par des algorithmes explicites.
D'un autre côté, les tenants de la confiance, de la créativité, de la subsidiarité, de la vie de réseau, de l'innovation, prônent des pratiques managériales basées sur l'auto-contrôle, l'auto-organisation, la responsabilisation, la confiance, le "lâcher-prise". Ils ont raison, car l'être humain est au fond de lui-même plus un sujet en croissance qu'un objet de production. Ces personnes-là sont soutenues par des croyances de type théorie "Y" de Mc GREGOR, qui considèrent que l'être humain est un être naturellement responsable, épris de liberté, et pour qui le travail est une activité naturelle comme les autres. Par conséquent, la dynamique endogène de la motivation, de la création et de l'auto-contrôle suffit largement. Il s'inscrivent dans un nouveau paradigme où il n'y a pas la "bonne solution", mais une succession d'hypothèses confirmées ou infirmées, aboutissant à la formulation d'hypothèses plus pertinentes et plus efficaces, et permettant à chaque itération d'enrichir l'intelligence collective.
La plupart du temps, ces deux positions coexistent et s'affrontent, et gênèrent des paradoxes dans lesquels s'enferment les dirigeants.
Notre rôle d'accompagnateurs de changement est de les aider à mieux comprendre leur positionnement et entrer dans une logique d'intelligence de situation. Le management n'est pas l'observation d'un corps de doctrine prétendant décrire le "bon management". Il devient le pilotage d'un processus privilégiant la mise en problème partagée, la création d'une intelligence collective des situations par une approche heuristique, où l'essai et l'erreur est la règle, et la faute pêcher par trop de certitude.
Un peu comme la montée d'un escalier, le management est une succession de marches . A partir du moment où on a invité les gens à entrer dans une dynamique on ne peut les fait revenir en arrière. Ils vivront cette contradiction comme insupportable et risquent d'être deux fois plus bloqués qu'avant. De même qu'on ne peut pas recongeler ce qui a été décongelé, on ne peut interrompre un processus de parole sans risquer de le bloquer définitivement.
Notre proposition est donc de dire : "Par étape, en partant le plus souvent d'une logique hiérarchique et directive, nous allons initier un processus permettant de générer la subsidiarité pour donner aux acteurs des moyens de prendre des responsabilités". C'est une démarche où le dirigeant, tout en faisant confiance et en étant capable de lâcher prise progressivement, a la responsabilité de maintenir un contrôle sur le processus, et celle d'un reprise de contrôle sur le contenu si la situation vient à déraper. Le père qui apprend à faire du vélo à son enfant vise à lâcher la selle, mais est toujours prêt à la rattraper.
Cette situation illustre le paradoxe éducatif fondamental : "aider les autres à se débrouiller seul". Un responsable ne peut pas se prétendre extérieur à la situation sur laquelle il doit agir. Il est toujours acteur impliqué. Un accompagnement par des acteurs extérieurs est parfois nécessaire, pour permettre au système de sortir de ses propres paradoxes.
- Quelles sont les conditions ?
Il faut qu'il y ait un minimum de confiance, une dynamique de responsabilisation, et la création d'un esprit entrepreneurial.
Pour qu'il y ait intelligence collective, un minimum de confiance entre les acteurs est indispensable. Quels en sont les paramètres ?
- Les dirigeants doivent définir une vision suffisamment claire et sécurisante pour les personnes, et des enjeux mobilisateurs, ou à défaut assurer la confiance et la protection nécessaires à un processus d'émergence.- Ils doivent incarner un certain nombre de valeurs et exercer ce que l'on appelle, là, une "protection". Si la règle du jeu n'est pas définie, on est dans la dynamique de l'arbitraire.
- La logique taylorienne étroite qui réserve aux dirigeants et aux experts le droit de penser et aux autres celui d'exécuter, est à terme castratrice. Elle ne permet qu'une démarche de délégation (transmission progressive exogène du pouvoir). Progressivement il va s'agir de développer la subsidiarité (mise en place des conditions d'une émergence endogène du pouvoir de chacun). La reconnaissance de fait que, au-delà des compétences reconnues institutionnellement, chaque acteur est porteur d'un potentiel, est une des prémices à la mise en place de l'intelligence collective.
- La génération d'un esprit entrepreneurial invite les acteurs à percevoir les enjeux, tant internes qu'externes de l'entreprise. La responsabilisation des personnes devient un partage et un échange sur la compréhension des enjeux, les processus d'action, et la co-élaboration de ces visions. Dans cette perspective, les dirigeants ne se considèrent pas comme les plus compétents dans tous les domaines, mais invitent les personnes à se constituer comme "compétentes". Le partage du savoir s'enclenche dans une dynamique de communication, d'expression, d'initiative, qui débouche sur une création collective : c'est l'entreprise apprenante.