Chaque révolution technologique déclenche chez de multiples gourous d'occasion un délire visionnaire qui nous promet un monde meilleur en quelques clics de souris.
Ce fut le cas au XIX° siècle, c'est le cas au XXI°, avec comme originalité ce fond de totalitarisme soft du bonheur obligatoire et d'insuisition contre tous les adversaires de la modernité. Après le e-commerce, on voit apparaître le e-citoyen de la e-république..., bref un nouveau syndrome apparaît: l'E-diotie.
Il en sera d'internet comme de toute les révolutions technologiques: il en sortira le pire comme le meilleur.
Une technologie n'est jamais porteuse de sens en elle-même.
Plus la technologie est puissante plus elle nous renvoie vers la plus vieille activité humaine: la philosophie politique.
Nous regroupons sur cette page les plus belles productions de gourous. La règle du jeu est la suivante: toute présentation doit être accompagnée de sa critique. Adressez-moi vos contributions!
Noix d'honneur: Franck Biancheri, pour son article de "prospective" (?!) "Que révolutionne vraiment internet: la bourse ou la démocratie?" qui nous apprend qu'internet va permettre à l'Europe politique
de se construire grâce à l'e-citoyenneté. Ouf, on était inquiet.
Internet va devenir le grand outil du dialogue social: plus de
guerres, plus de frontières, on va tous s'aimer. Et surtout, ce
génie des carpathes nous annonce la fin des différences linguistiques
avec l'apparition des logiciels de traduction automatiques qui,
c'est promis, cesseront de traduire "la chair est faible" par
"la viande est pourrie". George Orwell n'avait que quelques années
d'avance, mais lui, avait du talent.
Lauteur senflamme avec un enthousiasme naïf réel ou feint pour lobjet technique nouveau Internet, et les possibilités quil offre, notamment ce quil appelle la E-citoyenneté. Mais il manque un peu dobservation, dimagination, ou alors il prend un soin particulier à faire oublier une partie de la réalité et à refermer les possibilités sur des modèles économiques et politiques existants et bien en cour, dont il ne faudra pas ségarer. Politiquement corrects, en somme. Prenons quelques exemples.
Vraiment, ? faire campagne sans devoir être riche ou puissant ? communiquer instantanément ses idées au public, dans la presse ou la télé, sans avoir à affronter la censure ? sur quel petit nuage rose vit ce monsieur ? Il me rappelle irrésistiblement un ci-devant ministre de lEducation Nationale, peut-être aussi pour la prétendue relégation des administrations pyramidales, quiconque y vit, dans lE.N., sait ce quil en est : ce nest pas le fait de pianoter sur Internet sa demande de mutation qui change les textes réglementaires qui la régissent, qui restent, eux, de linitiative politique très centrale, de très peu de personnes ; le genre de textes qui ne sont jamais discutés au Parlement.
Ces personnages ainsi décrits ci-dessus, (jexclus le nazi à site raciste), prenons-les maintenant au sérieux, que font-ils ?
Je remarque dabord que létudiant en tee-shirt et lactiviste sexagénaire, ce ne sont pas des êtres virtuels délectrons et de mots, ce sont des êtres vivants de chair et de voix, physiquement présents dans les rues pour manifester, cest donc là quils commencent à acquérir une importance politique. Nous savons aussi par expérience que la saturation des serveurs par une action collective concertée, cela se fait, et a un impact. Je ne mattarde pas sur lélecteur pépère qui vote dans son fauteuil, le clavier sur les genoux, ce qui na absolument aucun intérêt, vu que la seule activité (intellectuelle ?) requise est, ni plus ni moins que pour le vote papier traditionnel à la mairie, de répondre à des questions pré-mâchées et de choisir entre Charybde et Scylla. Mais si cest à une tâche si basse que lon veut faire servir Internet, je proteste pour mépris et dégradation de loutil de travail.
Tiens, à propos, comment se fait se ferait - la vérification par les assesseurs de lintégrité et de lhonnêteté du programme de saisie des données, et de leur traitement ? A priori pas compliqué, environ dix lignes de basic suffisent. Citoyens lambda distingués informaticiens ? Nous avons déjà vu quelques errements bizarres de Delibao *
Les nouvelles formes dorganisation para-syndicale ou politique dont le seul siège social est un site Internet, nous en avons aussi lexpérience, mais là il faut se demander en quoi consiste leur *action* (éventuellement rapide, pertinente et souple, pour faire plaisir à monsieur Biancheri), que je distingue de leurs publications. Par exemple, si intéressantes et profondes que soient les analyses publiées sur un site, elles ne commencent à être lues par assez de personnes que après maintes manifestations, assez fournies, dans les rues. Donc on ne peut avoir laction politique minimum, cest-à-dire faire changer les idées, que par une présence physique bien visible, et audible, dans les rues. Sinon, pas de représentativité, contrairement aux affirmations naïves ( ?) de larticle de Biancheri. Le
" serviteur du public (fonctionnaire ou politique) qui coordonnera de multiples réseaux et devra travailler horizontalement avec des dizaines voire des centaines d'acteurs dans tous les secteurs " :
lidée me paraît théoriquement plus intéressante, elle existe déjà un peu, sous la forme tout simplement des liens indiqués dun site à lautre, nous la mettons en uvre spontanément !
Il est amusant de penser que cette idée nest pas nouvelle : si jen crois notre littérature classique, de Courteline à Giraudoux, la Troisième République permettait des lois dinitiative populaire, (que les lecteurs historiens me corrigent si besoin) tout citoyen pouvait proposer à la réflexion publique dans la presse des projets de loi. Si cest vrai, quel progrès par rapport à la Constitution de la cinquième, où même les parlementaires nont plus ce droit dinvention et dinitiative ! Dautre part, pour revenir aux merveilles de linformatique, je me souviens que dans les années 70 le président dIBM France envisageait dutiliser ce bel outil pour diffuser et discuter les propositions politiques. La question de la sincérité du traitement de linformation se posait déjà, immédiatement. Puis, bizarrement, cette proposition a disparu du paysage médiatique. Il nest nul besoin dêtre fonctionnaire ès qualités, cest-à-dire précisément appointé pour ce travail de coordination des réseaux dont parle Biancheri, ou engagé dans un groupe politique.
Pour ce que jen connais en tout cas, ces sites ou listes de discussion sont le lieu dintéressantes réflexions politiques, fructueuses parce que ces assemblées virtuelles ont en général une certaine unité culturelle, et quon sy exprime avec courtoisie, ce qui nexclut pas la vigueur. Les lecteurs savent sans doute que ces qualités ne se trouvent pas partout Cependant, dautres difficultés de fonctionnement vont surgir bientôt : le nombre, et la lisibilité.
Supposons en effet que lon se propose non seulement de discuter, dapprofondir sa réflexion, mais den tenir compte, dagir sur le monde, de le changer, bref, de FAIRE de la politique et non seulement de la dire. Ce (ces) serviteur(s) du public, super maître de listes coordonnateur ne pourra pas se contenter de veiller au fonctionnement technique, il devra opérer des rapprochements didées, des synthèses ; supposons que pour ce faire, son esprit soit pur, élevé au-dessus de ses passions ; il va cependant être noyé sous le flot des messages, si, ce qui est théoriquement souhaitable, tout le monde participe au débat. Et cela ne va pas de soi, la qualité dexpression des idées est inégalement répartie, donc la capacité de convaincre, depuis Socrate nous savons que la rhétorique sapprend, que les sophistes se faisaient payer, parce que cette étude est justement un enjeu politique important, tout autant que lon parle sur lagora ou que lon écrive dans un lieu aussi public quun forum Internet non modéré.
Ceux dentre nous qui fréquentent un peu ces forums publics savent combien la pensée et lexpression y sont relâchées, cela ne laisse guère présager de bon pour lélaboration politique et la conduite de lEtat (au sens large, quelle que soit létendue géographique). Jules Ferry, pleure dans ta tombe, de rêve non encore réalisé.
Quelle action propose Biancheri ? Une chose intéressante, laccès forfaitaire à Internet. Sinon, ses élections électroniques en 2004 sans rien changer aux textes réglementaires, cest-à-dire au pouvoir politique que le citoyen de base peut y avoir, comment pense-t-il que cela va motiver les électeurs ? Il nous livre le fin mot de laffaire :
" Le coût d'accès à la sphère politique européenne est resté prohibitif jusqu'à ces dernières années : seuls les partis politiques nationaux, les grandes sociétés, les Etats et les grandes régions pouvaient se permettre d'en payer le droit d'accès. [ ] . entamer dès la fin 2000, le lancement du projet " E-lections européennes 2004 " destiné à faire de ces élections européennes une vaste opération de test à échelle réelle de démocratie électronique à l'âge de l'Internet. Associant expériences pilotes dans les régions et les Etats-Membres, motivant la couche de la population la plus dynamique actuellement (les millions d'Internautes européens) et sans conteste la plus jeune, redonnant une réalité et une image de modernité à des élections qui sombrent dans le non-événement, offrant aux opérateurs européens l'occasion de développer un savoir-faire très compétitif, et enfin, faisant entrer la démocratie européenne de plain-pied dans la deuxième vague de démocratisation, le projet de " E-lections européennes 2004 " fait se renforcer mutuellement Internet et Europe. "
On est intéressé de savoir que dans cette Europe tant vantée par lidéologie dominante " Le coût d'accès à la sphère politique européenne est resté prohibitif ", ce nest pas bien, ce nest pas démocratique, ça. Le reste est ici aussi de lallégrisme après la lettre, on y retrouve tout : une opération de test, la réalité et limage de modernité (important, limage), et surtout offrir aux opérateurs loccasion de développer un savoir-faire compétitif ; disons-le clairement, un marché. Si vous voulez voter (moderne), vous devez acheter un ordinateur dernier modèle (ben voyons, pour y faire fonctionner un programme dont la partie réellement utile se résume à quelques lignes dun langage fruste ). Je suis presque émue de retrouver là à peu près toutes les idées directrices de mon ex-ministre.
Et cependant, prenons à revers, ou à bras-le-corps, cette idée, qui nest pas si bête : la E-citoyenneté, que les cuisinières et les plombiers, et les étudiants avec ou sans tee-shirt, et les sexagénaires offensés, soient mis en état de gouverner le monde. Il y a encore du travail pour y arriver.
* Note sur
Delibao : ce nom signifie Délibération Assistée par Ordinateur ; cest le logiciel de traitement des notes des candidats au bac, fourni aux centres dexamen par le ministère, ainsi que les logiciels Casimir et Evarem qui recueillent les résultats des évaluations nationales de 6e et 2e . Le programme lui-même est inaccessible dailleurs les professeurs nont guère de temps à consacrer à la satisfaction de cette curiosité avec des moyens plus performants. Alors quun tableur courant ferait aisément le même travail, pour beaucoup moins cher, et où tout serait parfaitement lisible et vérifiable.